Tu t’assis devant moi à contre-sens de la marche du train et te saisis de mon journal et de mon chapeau. Sans m’en demander l’autorisation, tu décidas d’ouvrir la fenêtre tandis que le train s’ébrouait. Au bout de quelques minutes, tu me débarrassas de ces objets qui t’avaient paru ridicules et superflus et les propulsas dans les champs. Alors je me saisis de mon couteau, te tranchai les oreilles et les expédiai par le même chemin.
Tu saignais abondamment. Je n’avais nulle envie de réparer ta physionomie. Aussi me décidai-je à tirer la sonnette d’alarme et, profitant de l’arrêt en rase campagne, je sortis du train par une autre fenêtre, ouverte par des voyageurs curieux et désireux de comprendre ce qui se tramait.
- Restez tranquilles, dis-je. Ce n’est qu’un banal incident de parcours. Un quidam mastiquait un poisson dont les cheveux longs gênaient la consommation. Un de ces poissons chevelus, dépourvus d’écailles, une espèce rare que l’on ne trouve qu’à bord des grands trains internationaux.
Je m’enfuis en courant dans l’herbe haute. A peine deux heures plus tard, j'atteignis la rivière en contrebas. Je m'y lavai malgré le froid. Puis j'en longeai la rive jusqu’à la première ferme que je rencontrai.
Silencieusement, je me glissai dans la grange et je dormis tout mon soûl jusqu’à l’aube. Alors, avec mon couteau, je me coupai les oreilles, moins pour les manger malgré la faim qui me tenaillait que pour évaluer la douleur que le voyageur du train avait dû ressentir quand je lui avais coupé les siennes.
Jacques Herman