Les portes du supermarché ont coulissé, un homme est sorti un cabas dans chaque main.
- Qu’est-ce qu’on fait ?
Fred a haussé les épaules. A l’intérieur il y avait du saucisson, du yogourt, du cake, de la bière, à l’intérieur il y avait de quoi manger et j’avais faim. La pause de midi était obligatoire pour l’équipe du matin, mais au moment de cesser le travail Roger avait disparu et le chef avait désigné un volontaire – j’étais resté. Julio, son collègue Zino, Fred, le Malien à babouches, tous les membres de l’équipe avaient alors quitté la halle et des inconnus avaient pris leur place, des ouvriers misérables, marqués, à la peau jaune, ils s’étaient postés devant les glissières, sans un mot, pour attendre la reprise. J’ai souri au gars qui m’a rejoint à la 4. Il a détourné le regard.
- Qu’est-ce qu’ils attendent pour démarrer le tapis ?
Quand les colis sont arrivés, il en a ramassé trois et il a dit :
- C’est comme ça qu’il faut faire.
Et c’est comme ça qu’il a fait, sans un regard, sans un mot jusqu’à une heure. Alors la sonnerie a retenti et il est sorti. C’est à ce moment que mon ventre s’est mis à gargouiller. Et, là, devant le supermarché, il était cinq heures et je ne comprenais pas pourquoi Fred insistait pour rester devant le supermarché au lieu d’aller faire des achats et de remplir deux gros cabas comme cet homme qui s’en allait dignement rejoindre sa cuisine.
- Patience.
- Oui, mais moi j’ai pas mangé à midi.
- Laisse tomber.
- Dis-moi au moins…
- Je cherche Bébert.
- Qui ?
- Bébert, le pote qui met des boîtes en rayon, tu le vois ? C’est lui, c’est Bébert, celui qui met les boîtes en rayon.
La porte du supermarché a coulissé. J’ai vu Bébert. Un jeune boutonneux qui portait une veste frappée du slogan « je suis là pour vous » : il mettait des boîtes en rayon.
- Fred, je suis fatigué, je suis sale, j’en ai marre et j’ai faim.
- Donne-moi deux minutes, deux, ça va comme ça ?
Mais les cabas continuaient de passer sous mon nez. Heureusement je ne voyais pas leur contenu. Puis une étudiante est sortie avec un poulet sous le bras et il m’a semblé qu’elle faisait ça pour me narguer, c’était une étudiante riche et munie d’un poulet encore chaud qui déclenchait une lutte des classes.
- Combien de temps on va le regarder ranger ses boîtes ?
A ce moment-là le gérant du magasin est apparu. Il a salué Fred et lui a désigné une vieiille dame et son chien.
- Tu sais bien que ce mur-là est réservé aux chiens.
Fred m’a tiré par la manche, la dame a noué la laisse de son chien à un anneau. Le chien portait une pèlerine de cuir et un foulard rouge. La vielle dame est entrée dans le supermarché, le gérant l’a suivie, la porte s’est refermée. Le panneau au-dessus du chien disait : je reste ici.
- J’en ai assez !
- On y est presque… voilà !
Fred a désigné le rayon des boîtes de conserve.
- C’est notre tour.
Bébert avait quitté le rayon. Nous avons fait le tour du bâtiment. Des camions frigorifiques à l’arrêt, des poubelles et une porte. Devant la porte, deux cageots, dans les cageots un paquet de biscuits ouvert, un Gouda avarié, des mandarines blettes, des œufs hors date, un bocal de cornichons a demi-plein, du chocolat en miettes… Fred remuait ces merveilles, les évaluait, fouillait le fond des cageots et répétait sacré Bébert… sacré Bébert…
- Regarde-moi ça, on a même un hareng ! Et il a pensé à la boîte pour chat !
- Tu as un chat ?
- Le voisin a un chat et il a la clef des douches.
- Y’a pas de douche dans ton appartement ?
- J’ai pas de douche parce que suis pas dans un appartement, je suis au camping, dans une tente et au camping, la douche est payante. Et ça c’est pour Bébert, sacré Bébert !
Fred a coincé une boulette d’aluminium au-dessus de la porte et nous avons descendu l’avenue de Cour avec nos cageots jusqu’à la bretelle d’autoroute, jusqu’au cimetière, jusqu’aux ruines romaines, où était le camping de Lausanne.
- Pas par là, ça c’est les caravanes, les beaux quartiers, tiens, tu peux poser la boîte à chat devant celle-ci ?
- Qui veut finir ?
Des pizzas. L’un des gars qui vivait sous la tente, un certain Luc, était livreur de pizzas chez Presto. Il récupérait les pizzas trop cuites, les pizzas livrées aux adresses introuvables et les pizzas des mangeurs de pizzas mal lunés. Mais Luc ne travaillait pas le soir et les pizzas, cuites au four autour de midi, avaient une consistance de bouse sèche et un goût d’éponge. De plus j’étais tombé sur une pizza au piment et les copains ne buvaient pas : ils fumaient, mâchaient des mandarines, mâchaient du chocolat, mangeaient des pizzas, mais ne connaissaient pas la soif et parmi eux il y avait cette fille aux boucles d’oreilles en forme de passoire. Elle avait les yeux verts et ne disait que des choses inhabituelles. Quand je m’étais glissé sous la tente, elle m’avait tendu la main gauche, puis, comme je ne pouvais rien en faire, la main était ouverte, une sorte de main mendiante, elle l’avait posée sur mon épaule et m’avait fait asseoir autour du pot à tabac. A son côté il y avait un type plus vieux à barbe claire qui parlait sans s’interrompre de transports en camion, de diététique tibétaine, de systèmes d’arrosage des pelouses et de l’art de nettoyer les lunettes de chiottes sans se salir.
- Je me demande si on peut se promener sous les montagnes, a dit la fille.
Personne n’a répondu, d’ailleurs elle ne s’adressait à personne. Elle m’a demandé de peler une mandarine.
- Fais-le, a dit Fred.
J’ai pelé la mandarine et la lui ai rendue. Au lieu de la prendre, elle m’a tendu un morceau de savon.
- Est-ce que tu peux peler ça ?
Tout le monde a ri. En face de moi un type riait plus fort. J’ai écarté la fumée pour voir son visage.
- Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
- Dietmar est tombé, a dit le vieux entre deux phrases sur l’art du nettoyage des chiottes.
Le visage de Dietmar était violacé et rouge et noir, et des traces foncées, peut-être de la terre, maculaient sa tempe droite, mais le plus curieux c’est que cela ne semblait pas le déranger. Si cela venait d’arriver, il ne se souciait nullement de la douleur, dans le cas contraire, on se demandait pourquoi il n’était ni soigné ni lavé.
- C’est quoi ces traces près de l’oreille ?
- Du charbon, et d’abord, je ne suis pas tombé, je me suis endormi sur le brasero du sauna, à cause des tentes, j’avais bien dit…
- Tu vas pas recommencer ! Tu l’avais pas dit.
- Fred, tu te souviens, n’est-ce pas ? Tu sais que j’ai dit qu’il ne fallait pas acheter deux tentes pareilles ?
Le vieux à la barbe claire a soulevé la toile de tente et a indiqué une autre tente sur le terre-plein.
- Notre sauna.
Il m’a fait lever.
- Viens voir !
Il était pieds nus, il portait des colliers aux chevilles.
- Tu fais quoi dans la vie ?
- Je porte des colis… comme Fred.
- Oui, bien sûr, mais dans ton autre vie, tu fais quoi ?
- Je peins.
- Un peintre ? Oh, oh !
Il s’est arrêté. Autour de nous, dans la nuit, des tentes de camping, quelques-unes éclairées de l’intérieur.
- Mon nom est Fange. Donc tu peins…
Il a réfléchi.
- C’est très impressionnant un peintre.
Il a encore réfléchi, puis il s’est agenouillé devant l’autre tente. Luc avait raison, même couleur, même taille. Il l’a ouverte.
- Moi j’ai construit ça, un sauna. Passe la tête, tu vas voir… c’est beau.
Le sol, à l’intérieur de la tente, était creusé sur plus de un mètre et au centre trônait un tonneau, rouillé et petit, constellé de trous.
- Mais ça fait beaucoup de vapeur alors on l’utilise que la nuit, et justement, l’autre nuit, enfin, je veux dire, cette nuit… oui, je crois que c’était cette nuit, Dietmar s’est trompé de tente. C’est de ma faute, j’aurai dû prendre un autre modèle, mais c’était le moins cher… Alors comme ça, tu es peintre ? Tu sais que Fred est peintre, lui aussi ? Enfin, je ne dis pas qu’il peint au sens où il ferait des tableaux, mais il est peintre… Je vais allumer le charbon… et bientôt il fera deux mille degrés… ça te dirait de prendre un sauna ? Il paraît que vous travaillez dur là-bas, à la Halle… tu as le temps de peindre quand tu travailles… je veux dire… en imagination ?
J’ai entendu fredonner. C’était la fille aux yeux verts. Elle se tenait là, la poitrine nue, les bras dressés au ciel.
- Tu me regardes ?
- Oui.
- C’est bien.
-… oui.
- C’est gentil. Je crois que je vais rentrer. Tu veux venir ?
Cela devait s’adresser au vieux à la barbe claire, mais non, il ne s’occupait pas d’elle, il craquait une allumette sous le tonneau et marmonnait dans son coin.
- Là… bien… je sens que ça prend… c’est l’esprit !
L’allumette s’est éteinte. La fille s’est remise à fredonner. De la fumée est sortie de sa bouche. Elle est rentrée dans l’autre tente, la tente aux pizzas.
Au bout de quelques minutes, le vieux a refermé le sauna.
- Là… Dans trois heures, on devrait être bon. Et tu sais quoi, il y a de l’eau juste là, derrière la caravane des douches.
- Oui, c’est le lac. Le lac Léman.
- Le lac Léman, le lac Léman ! Oui, bien sûr, mais c’est d’abord et avant tout de l’eau. Moi je préfère dire que c’est de l’eau, c’est plus poétique.
Quand nous avons rejoint les autres, Dietmar, le gars tombé dans le feu, pelait le savon.
- Tu es de l’équipe du matin demain ? a fait Fred.
- Oui.
- Ca va être serré. Je sais pas si on aura le temps de dormir.
J’ai consulté ma montre. Tous ont ri.
- Je vous avais bien dit qu’il avait une montre ! a crié Fred.
Et les autres ont ri encore plus fort. Tous, sauf la fille, qui regardait la montre sans comprendre.
- Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie, ai-je dit en profitant des rires.
Elle s’est mise à rire.
-… je crois que je fais la vaisselle. Par là-bas… dans un restaurant souterrain. Comment c’est déjà où on travaille ?
- Le comptoir suisse, a fait le vieux.
Alexandre Friederich