La clé sur la montagne

 

 

Un samedi l’herbe poussa de dix centimètres et les oiseaux effrayés volèrent dans les troncs.

Aplo partit devant, je verrouillai la voiture.
Les prés finirent, la forêt apparut, la pente augmenta. Les oiseaux formaient des couples sur les branches, nous marchions dans une herbe lumineuse.
- En haut il y aura une surprise.
Mille mètres de petit chemin à gravir, il me restait quelque cinquante minutes pour inventer la surprise d’Aplo.

Au mois de septembre, l’année précédente, j’avais fait cette marche, mais seul, sans Aplo, trop jeune. Aujourd’hui sous le soleil il aimait le branchage, les cailloux, il courait. Le sentier commence à la route, longe les près, trace ensuite entre les sapins. Sur le Rotruvé, mont sombre et charnu, nous attendait l’alpage.

Avant de s’engager dans la forêt je jetai un coup d’œil. En contrebas on apercevait la voiture noire garée au milieu des avoines.

Un sanglier détala dans le sous-bois. Stupéfait Aplo chercha longtemps sa trace.
- Viens !

Le chemin se transforma en sentier, un sentier qui filait droit, tournait sec, revenait, filait et tournait encore. Creusé à la bêche dans la pente, il était rude. Aplo s’amusait, j’avais ma surprise à inventer.

Au mois d’avril les vaches sont à l’étable. Il y avait bien une mare contre l’alpage, mais sans qualités, avec une eau verte et des cernes de fatigue. Des semaines après La clé dans la montagne, je cherche toujours la cause de ma distraction : quand on ne peut pas surprendre, on ne peut pas.

Trois jours de bruine, les mousses étaient luisantes et grasses les pierres qui pavaient le sentier. Aplo chantait et chantait, j’allais devant, il suivait, nous montions. Echauffé, agile, à l’aise enfin, il enchaînait les questions.
« Quelle grosseur a le robot qui visite les cratères de Mars ? Est-ce qu’il a des oreilles ? »
Je lui parlais de Karl, l’armoire métallique, Karl le robot célèbre.
- Pourquoi ?
- Karl est embarqué dans une navette, il est maître à bord dans 2001 Odyssée de l’espace, tout dépend de lui.
- Comment ?
Comme nous dépendons de la forêt ? pensais-je, comme tu dépends de moi, comme je dépends de ce que je crois.
- C’est Karl qui décide.
Me tournant, les mains sur les hanches.
- Et il se trompe.
Aplo réfléchit.
- Tu sais qu’on enlève des femmes là-bas ?

Nous arrivions à mi-hauteur où poussent les grands sapins et le sentier s’assombrissait. Aplo s’élança. Juché sur un caillou, il pivota, ébouriffant ses cheveux plaça lui aussi ses mains.
- C’est des soucoupes qui viennent du ciel et elles emportent les femmes et le lendemain elles les relâchent.

Quarante minutes, nous montions toujours, mais ce serait bientôt la libération : des barrières canadiennes annonçaient l’alpage.
- Et les coucous ?
Plein d’efforts j’expliquai la chose.
- Imagine… tout à l’heure… quand on rentrera… quand on rentrera à la maison… (je m’arrêtai pour parler)… si je dis nous avons vu un sanglier énorme (Aplo écarta les mains), non ! fis-je, plus grand que ça, un énorme sanglier ! si on dit à Gala et Lowe qu’on a vu un énorme sanglier elles seront étonnées tu crois pas ?
Aplo essayait de comprendre.
- Je dirai « le sanglier était énorme » et toi tu diras « plus grand que ça papa ! » Alors je dirai : « grand comme un cheval. »
- Beuh, elles nous croiront pas !
- Si Gala et Lowe ne nous croient pas, nous irons à Bellegarde et nous dirons notre histoire à plein de gens. Ce sera pas de chance si personne ne la croit. Peut-être qu’il n’y aura qu’une personne qui nous croira, mais ça suffit, parce qu’elle en convaincra d’autres. Et peu à peu le sanglier grossira. A la fin il sera grand comme un cheval et plein de gens l’auront vu.
Il ne comprenait pas.
- Tu as compris comment on fait quand on veut dire quelque chose qui est faux ?

Et voilà, le sentier filait entre des monticules d’herbe rase, nous étions arrivés. J’indiquais toutes sortes de choses, mottes, éclats de granite blanc (ils viennent de la ceinture d’astéroïdes située entre Mars et Jupiter), trous, mais j’indiquais le haut, toujours, afin qu’Aplo ne se retourne pas, car ma surprise ce serait la vue, la pente raide, la voiture isolée, point noir devant le Rhône, puis le Vuache, la Savoie, le paradis.
- Magnifique !
Ce que ça voulait dire, Aplo se le demandait. Il croqua une langue de chat.
On voyait dans la brume la ville où nous avions vécu.

Voici nos photos ce jour d’herbe : Aplo fait semblant de manger, Aplo grimace, moi debout moi couché, moi pendu à la branche d’un espagnol (1)? — des photographies prises avec le téléphone. Ensuite j’ai bu, Aplo s’est étendu, relevé et nous avons cueilli des charbons, ces restes jurassiques, bu encore. Plus haut, on voit le Mont-Blanc.
- Cinq fois plus haut que tout ce qui existe ici.
- Comment on fait pour monter les vaches ?

Vint l’heure de redescendre, joyeuse, pleine de suites, un thé à l’arrivée pour conter dans la maison la balade à Gala et Lowe, mais lorsque je mis mes mains dans mes poches, la clé de la voiture n’y était plus. ?
- La clé a disparu.
Aplo remonta la pente, la chercha, je retournai les poches de mon bermude.
- On a un problème.
A l’endroit des cailloux, des photographies, de la halte, elle n’y était pas. Une grosse clé pourtant que dix centimètres d’herbe n’auraient pas digéré si vite.
- C’est ennuyeux papa ?
- Non, ne t’inquiète pas, on l’a perdue en chemin, on va la trouver.
Rassuré, Aplo dévala, je suivis. Je vis l’herbe rase, l’herbe courte, l’herbe verte, l’herbe à chardons, les cailloux dans l’herbe, toutes ces herbes je les vis de près, comme jamais, comme si je leur cherchais des poux, puis la barrière canadienne, la forêt et le sentier et mes yeux travaillaient sans relâche chaque parcelle de sentier, chaque brin d’herbe. Aplo ne pensait plus à la clé, il pensait à Karl. Je répondais comme Karl, en automate.
- Il peut pas.
- Il est enfermé.
- A cause de la glace.
- Il n’y a pas d’oxygène.
- Non, perdus dans l’espace.

Pendant l’ascension, à mi-distance, il devait être seize heures, nous avions croisé deux couples de marcheurs : et s’ils avaient trouvé la clé ? Mais où étaient-ils maintenant ? Et qui étions-nous ? Comment nous rendre la clé ? A ma recherche j’ajoutai les pieux et pierres. Si j’avais trouvé une clé, je l’aurais posée en vue, sur un pieu ou sur une pierre.

Un sol luisant et complexe défilait sous mes chaussures, les sapins étaient noirs.
- Attention !
Aplo tomba, puis moi et lui. Lui tombait sur les fesses, moi sur le coccyx. Plus loin, il chuta sur le dos. Redoutant ses larmes.
- Tu t’es fait mal ?
Non, il chantait.
Les champs d’avoine n’étaient pas loin, déjà la forêt se retirait sur la montagne, alors je sus : la clé était perdue. Quel imbécile ! porter un bermude troué, cela parce qu’un trou dans une poche, à mon avis, ne pouvait avoir de conséquences. Dans le trou passaient deux doigts et je ne croyais pas le trou capable d’engloutir ma clé. Maintenant, dépité, je regardais le soleil et je voyais un gouffre.

Rentrer à la maison à pied nous coûta une heure d’efforts, une heure entre guérets et talus.
- On va tracer au cordeau, avais-je annoncé.
- Ça veut dire quoi ?
- Qu’on va tout droit.
Mais ce n’était pas possible, la nature n’aime pas qu’on la brusque et peu importe si on a perdu une clé.

Autour de dix-huit heures Gala nous ouvrit.
- Aplo a très bien marché !
- Avec Karl, dit-il.
Je dis à Gala ce qui arrivait, là-dessus je filais mettre mes baskets. Peu après je sortis en tenue de sport. Gala était chez le voisin, l’homme aux pigeons, à réclamer son aide. Un mouchoir serré sur le front, j’étais prêt à courir, quand Gala fit des gestes.
- Henri va t’amener.
- Pas la peine ! J’y vais !
La veste sous le bras, le voisin était prêt.
- Il sort le tracteur, criait Gala.
- Non, j’y vais ! Dis-lui merci !
Je courus à travers le village et sur la route, sur le stade et à travers champs, la clé de secours à la main.

Ce samedi soir, à table, Gala.
- J’ai une phobie.
- Qu’est-ce que c’est ? dit la sœur d’Aplo, Lowe.
- Une exigence.
Je m’arrêtais de mâcher.
- Petite, je ne perdais rien. Si je perdais une chose, la famille devait m’aider. Je l’obligeais à m’aider.
Aplo essayait de comprendre, Lowe avait compris, pas moi.
- M’aider jusqu’à ce qu’on trouve.
- Finissez de manger, conclut Gala, nous allons dans la montagne.
- Non, dis-je.
- Mais si !
- Lowe n’a pas la force, il fait nuit et avec tes hanches, c’est pas prudent.
Dans la chambre à coucher, avant d’éteindre, Gala me fit promettre d’aller le lendemain.

Une maison survint et disparut, puis une autre et une autre, puis un village. La route prit alors un virage, elle chaloupait, appuyait contre les arbres, mais la voiture de Gala était maniable. Vinrent un stade et la nationale, il me fallut faire demi-tour pour monter la série de lacets que j’avais empruntés la veille avec Aplo. Un quart d’heure plus tard les avoines étaient devant moi dans un air saturé de pollen, spectacle agréable mais étrange et sortir d’une voiture demande de la force quand on n'a pas d’espoir.

Le ciel qui était à l’orage depuis le matin lâcha des gouttes sur le pare-brise. Les mains sur le volant, je regardais la montagne. L’orage amenait le vent et le vent tirait la forêt vers le ciel. « Quelle phobie ? » Trouver une clé dans la nature : autant désespérer. Néanmoins l’idée me plaisait. Les enfants tireraient la leçon de cet épisode. Par exemple, il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Ou encore, pas de problème sans solution.
Il pleuvait et je pensais à Karl.

Ce serait bien de retrouver la clé, de la faire sauter dans la main. A force d’y penser, elle prenait de la valeur, ma clé, ma clé. A moins que les couples de marcheurs l’aient empochée ? Ou un voleur de clés ? La veille pendant que je ralliais la voiture à la course avec la clé de secours j’avais croisé deux Slaves qui fumaient à bord d’une Renault dévastée le téléphone à l’oreille et maintenant les avoines étaient brouillées.

Le col levé, je sortis de la voiture. Les feux émirent un signal, voiture verrouillée. La pluie tombait drue, l’herbe détrempa mes bas de pantalon, mon pantalon, le slip. J’étais mouillé et quoi ? Je pouvais aller sans souci, il ne se produirait rien.
Faux, l’eau pénètre, ruisselle sur le crâne, sur le cou, le long du poignet, vers le coude, je n’étais plus très chaud. Dans ces conditions, mieux valait renoncer au mont Rotruvé.
Retour à la maison.
- J’ai pas pu.
- Attends demain.

Le lendemain à 18 heures le visage encore froissé de la sieste je garai dans les avoines. La route, la montagne étaient là, et quelque part cette maudite clé. Pour réussir il fallait de la méthode, pire, se montrer maniaque.

Dès le premier pas je fis aller et venir mes yeux, gauche droite gauche, droite gauche droite, et on avance. A ce rythme il faut un quart d’heure pour atteindre la forêt. Là un panneau donne le choix : gagner le Fort l’Ecluse, fermé à l’hiver et en automne, au printemps sur demande, ou s’engager sur le chemin du Rotruvé. Moi, je n’avais pas le choix, mais le chemin qui est d’habitude aux vaches, aux bûcherons, aux connaisseurs avait changé depuis notre balade. Les pluies l’avaient rendu périlleux, inhospitalier. Bonne nouvelle, pas de randonneur, ce qui veut dire personne pour piquer la clé. Je finissais par croire à sa réapparition. Puis j’étais seul, sans Aplo, sans Karl, sans les femmes enlevées, tout à ma tentative. Cette fois, l’histoire touchait au but et il y aurait une récompense, le repas en famille avec la clé posée à côté de l’assiette. Un poulet de Loué, une bête dodue grattée au gros sel, la recette de Gala : embrocher, rôtir deux heures à feu vif, ce qui me laissait jusqu’à 20 heures. Plus tard Aplo et Lowe raconteraient à leurs enfants, ils appelleraient ça la clé sur la montagne.

Ce repas me motiva si bien que j’abandonnai mes précautions, j’allais à grands pas, je cavalais d’un caillou à l’autre et c’est les yeux qui se chargeaient de la besogne, ratissaient, de vrais essuie-glaces mes yeux, analyse complète et démente du sol. La bataille était engagée, son issue ne faisait pas de doute : si la clé existait, elle avait perdu. Terre gluante, feuilles pourries, branches, tiges, racines, rien ne leur échappait. Le souffle cadencé, je montais. Un oiseau s’envola, d’autres zigzaguèrent, bientôt la forêt sut que j’étais de retour. Plus tard je les saluerai en faisant sauter la clé en l’air ! je leur dirai : sifflez ! chantez ! respirez ! profitez de l’herbe ! j’ai ma clé !

Quand j’entendis des voix dans la forêt. Des marcheurs ? En dépit des changements, de la pluie, du péril, ils osaient ? Les voix se précisaient, voix de femmes, elles marchaient, venaient dans ma direction. Bientôt elles me croisaient, à peine si elles levèrent la tête : c’était la descente, la glisse, elles s’appliquaient. Aussitôt, j’eus des soupçons : si elles l’avaient trouvée ? Les voix, les bruits cessèrent.

Si elle n’était pas sur le chemin, pas sur les pieux, pas sur les pierres, la clé se trouvait sur l’alpage et elle m’attendait. Je repris la marche à un rythme vif, agacé, cherchant l’appui plus haut, ramenant le corps, car je savais : la clé avait glissé à travers le trou de ma poche de bermude lors de la séance de photographie, d’ailleurs nous avions regardé les clichés à la loupe et Gala l’avait repérée.
- Là ! près de cette souche.
- Allons donc !
- Et ça, qu’est-ce que c’est Monsieur, tu peux me dire ?
Une tache noire dans l’herbe.
- Un grain de poussière sur l’écran.
Elle le balaya. Il ne broncha pas.
- C’est ta clé je te dis !

Les poumons vidés, le cœur qui tape à marcher trop vite, il fallut faire une pause, poser les mains sur les genoux, souffler. Allais-je m’asseoir ? je m’assis. Et mes yeux se fermèrent, le cerveau s’envapa, la lumière, la forêt s’évanouirent. Deux gélules d’Alprazolam, tout de suite. Et respirer, comme ça… encore.

Sept heures, ou presque. Dans une heure le poulet de Loué serait cuit. Le poulet, au bout du sentier et la maison ? Quand l’avais-je quittée ? Je secouai ma montre. Sept heures une. Ça allait mieux maintenant. De ma poche je tirais mon carnet d’écriture. A chaque note, j’avais à ouvrir, déployer, aplanir le papier, décapuchonner le Bic, rouler sa pointe, autant profiter : j’étais assis. Les questions d’Aplo d’abord et les réponses de Karl. Mon cœur ralentit tandis que la profondeur de la forêt, la température de l’humus, les coucous prenaient place un à un dans les pages de notes, et la mystérieuse phobie de Gala.

Enfin j’arrivai sur l’alpage. La mare et la citerne étaient à son pied, les clôtures roulées autour des piquets. Ce ne pouvait être que là, entre cet arbre et cette pierre, nulle part ailleurs. Les chardons, les touffes, la taupinière, la souche, le bois éclaté et le granite, je les connaissais tous et m’adressais à eux sans ambages.
- Où est ma clé ?
Comme rien ne vint, je courus de haut en bas, les babines qui pendent à montrer les dents. Le vent du soir courait sur l’herbe, je lisais dans la nature et je voyais tout sauf la clé.

Quelqu’un avait concocté une surprise et l’avait déposée sur l’alpage. Elle venait de m’éclater à la figure : Gala m’avait trompé, c’était une tache de poussière sur la photo. La main en visière, je me tournais vers la vallée : la clé pouvait être n’importe où. En somme c’était sa foi, sa phobie contre mon absence de phobie et de foi. Pour réussir sur le Rotruvé, il eut fallu que Gala y montât elle-même. Moi je trouvais pas, j’en avais ma claque et la nuit venait. Elle augmenterait peut-être le contraste au sol, facilitant le repérage ? Mais je disais ça pour ne pas pleurer car le porte-clés était blanc et jaune, la clé noire et argentée or le jour les chardons étaient argentés, les hélianthèmes jaunes, les raiponces blanches, les limaces noires et la nuit tout serait noir. Pourquoi les marques automobiles ne fabriquent pas des clés roses ? L’autre théorie était la bonne : je l’avais perdue en chemin.

A mi-hauteur se produisit l’accident. L’Alprazolam me terrassa. Peu après je ronflais. Lorsque je repris connaissance la forêt était pleine de coucous qui donnaient une conférence, d’énormes sangliers et de femmes, tous phénomènes d’un autre monde. La nuit participait. Ensemble ils avaient tranché : jamais je ne retrouverai ma clé. D’ailleurs j’interdirai à Gala de revenir sur cet épisode de notre vie pour me consacrer à d’autres questions, celles d’Aplo et de Karl.

Alors je fis ce geste de désespoir : plonger ma main dans la poche. C’était un autre pantalon, sans trou, long, neuf, mais je ne pus résister, je plongeai. Maintenant il ne restait qu’à rentrer à la maison et je ne devais pas considérer le fait d’avoir oublié mon carnet sur la montagne comme un échec supplémentaire, c’était un seul et même échec, je perdais les choses, je n’étais pas assez écrivain, la nature me volait mes moyens. Cette pente par exemple, celle du chemin, était une pente terrible. Le bidon basculait et tombait comme Aplo et moi étions tombés, la clé était tombée et maintenant le carnet : la pente attirait le contenu de vos poches.

Oublier le carnet n’était pas si grave, commencé en début de semaine il contenait peu de lignes (plus tard en triant les carnets du mois je vis que c’était un carnet annoté plutôt que vierge, qu’il contenait une histoire que je voulais oublier, mais que j’eus préféré malgré tout conserver). (2)

A vingt et une heures passées la lune était haute. Deux phares signalèrent au loin la présence d’une voiture, mais ce n’est qu’après, lorsqu’elle se trouvait devant le champ d’avoine, que je reconnus ma voiture.
- Qu’est-ce que tu fais ? demanda Gala.
Les enfants dormaient à l’arrière.
- J’ai eu peur, j’ai alerté Henri.
Lui avec ses pigeons et ses amis, je le voyais venir, menant la battue, à se moquer de mes sangliers géants, la risée générale, après la voiture et la clé.
- Ça va, c’est rien.

Le lendemain dans mon bureau je déballai un nouveau carnet : cette clé avait ouvert des portes, elle me donnait une idée. La couverture, la spirale, les pages du carnet, dans le jardin les cris des enfants, bref l’avenir. Une paire d’haltères traînait sur le tapis, il faisait chaud, puis ce serait les devoirs d’Aplo, le jeudi, jour de l’arithmétique, mais le soleil me tira hors de la maison et au lieu de partir à pied comme j’avais imaginé, je montai en voiture, dépassai le stade et tournai sur route pour me garer quelques minutes plus tard dans les avoines.

Au-dessus du plateau s’élevait le Rotruvé et à gauche la ferme aux pans de murs noirs et ruinés flanqués de ses bouleaux crus. Gala aimait la ruine, mais nous ne l’habiterions pas cette ruine : c’était une ferme interdite, nous avait-on appris au cadastre.
Aussi venais-je souvent, pour voir et m’assurer qu’elle était toujours interdite.

La forêt m’attira. Peu après j’étais sur le chemin, mais à la différence des fois précédentes, j’allais sans but et j’étais voyant, je voyais à travers la distance et les murs de notre maison Lowe sur la balançoire, Aplo qui comptait dans son cahier, je voyais leurs têtes, leurs corps, leurs espoirs et de les aimer leur donnait une forme. Mieux, je voyais le fonctionnement de l’amour. Je ne pus m’empêcher de glisser deux doigts à travers le tissu de la poche de mon bermude, cette fois je sentis le trou, il était là, alors, soudain, je passai à travers ce trou pour me retrouver de l’autre côté, j’eus l’impression d’être mort. Un téléphone était à ma disposition. Je composai le numéro de la maison. Les sonneries retentirent au-dessus du Rhône, pénétrèrent dans la tête de Gala.
- Les enfants, papa au téléphone !
A Lowe je dis de faire attention à la balançoire, à Aplo de travailler son livret de 7. Quand il demanda où j’étais, la communication coupa.
Puis je retirai mes doigts du trou, je quittai la forêt.
La ruine était sur le plateau, avec ses pans de murs brûlés, plus loin les avoines, la route, mais pas la voiture, la voiture n’était plus là.

De retour à la maison, terrassé par ce vol, c’est sans plaisir que je fis ce mensonge.
- Comment ça tu l’as mise chez Grogier ? Mais je fais comment moi ? Aplo peut pas manquer l’école, il a épreuve demain !

Henri avait une fourgonnette, il nous dépanna. J’embarquai les enfants, amenai d’abord Gala à la station-service où elle faisait l’horaire de jour.
A la gendarmerie le fonctionnaire étala un formulaire sur le comptoir.
- Vous auriez un stylo ?
Il m’en donna un. J’écrivis. Le gendarme vérifia mes réponses et plaça des croix dans les champs mal remplis.
- Les papiers de la voiture ?
- Dans la voiture.
- Donnez ce que vous avez.
- J’ai rien.
L’un était caporal, l’autre avait un pistolet. Ils passèrent leur ceinture de cuir sur les uniformes, me firent signe de les suivre.
- Venez les enfants !
A bord de la Peugeot, eux devant, moi derrière avec les enfants, de Bellegarde à la maison. Le caporal arrêta le moteur devant le portail.
- Vous êtes parti d’ici avec votre voiture ?
- C’est chez moi.
- Répondez à la question.
- Je suis parti d’ici.
- Adresse ?
- Vous voyez bien, c’est le 67 ?
- De quoi ?
- De la rue du 6 juin.
- Le 67 de la rue du 6 juin ?
- Oui.
- Rue du 6 juin, 67, dit le caporal.
- Rue du 6 juin, numéro 67, c’est bien ça ? demanda l’autre.
- Oui.
- Vous êtes locataire ?
- Oui.
- Je note ?
- Note : locataire, on verra après.
Le caporal démarra.
- On va aller voir où elle était quand elle a disparu votre voiture, vous nous indiquez ?

La voiture était là où je l’avais garée, dans les avoines, à l’endroit où elle n’était plus la veille.
Le caporal tapotait son volant.
- C’est celle-là ?
Aplo et Lowe me regardaient du coin de l’œil.
- Vous avez la clé au moins ?
J’exhibai la clé de secours.
- C’est une clé normale ça ?
- Oui.
- Ouvrez pour voir !
Signal lumineux, déverrouillé.
- Bon, mais faudra quand même passer, pour le rapport.
Les gendarmes partirent.

Tour de la voiture, coup de pied dans les pneus, pneus intacts.
- Merde !
Rien, pas une égratignure.
- C’est Karl ?
- Quoi… ? Non, non.
Elle était garée et elle était noire comme d’habitude.
Je mis la clé au contact : le moteur ronfla. Les enfants montèrent à l’arrière.
- Papa ?
- Quoi ?
- Papa ?
- Attends !
- Papa !
Aplo et Lowe montraient les paquets de chips et les canettes abandonnés sur la banquette. Quelqu’un connaissait ma voiture et avait la clé.

Le carnet ne fut pas retrouvé. Il était sur la montagne, plein de pluie ou dans un tiroir inconnu ou à la poubelle. Je prends cette note deux ans plus tard, à la fin de la clé sur la montagne, parce qu’il vient de se produire un événement.

Les premières semaines après le vol — en 1998 — je dormais mal : on allait voler ma voiture. Inquiet, je guettais par la fenêtre de mon bureau, j’écrivais mal. Un soir je dis à Gala :
- Laisse Aplo jouer ! il fera ses devoirs demain.
- Mais c’est pour demain !
- Si on nous vole la voiture y’aura pas école.

Avril 2000. Le pigeon était là, coincé sur le balcon de la chambre des enfants, la tête en sang, le bec brisé, le corps pourrissant sous les plumes. Autour, des fientes, une panique. Henri lut le numéro de bague à la patte.
- Oh ça… faut pas demander, c’est un rapace.
- De la Javel et un sac pour expulser le cadavre Gala !
Le voisin tenait le volatile tête en bas, le ventre laissa échapper des trucs.
- Lowe, Aplo ! Sortez !
Du balcon, je voyais ma voiture. Elle était là.
- On a eu des vaches malades en avril, dit Henri, ça arrive pas qu’avec les petites bestioles.
- Des vaches ? fit Gala
- Une en fait, en mai. Elle aussi, du ventre. On a vu après. Il lui a donné de la bistorte avec des écorces de chêne pour la diarrhée et de l’ortie à boire dans le cas où c’était du météorisme, mais elle se vidait, alors on l’a purgée et on a sorti un truc en métal.

Je jetai un coup d’œil à ma voiture pour le cas où Karl l’enverrait dans un trou noir.

 

Alexandre Friederich

 

(1) Les bergers jurassiens nomment ainsi les vieux sapins qui poussent sur les alpages parce qu’ils datent du temps où la Franche-Comté était espagnole (elle a été annexée à la France par Louis XIV en 1674).

(2) Si la personne qui a retrouvé le carnet lit cela, je la prie de ne pas divulguer l’histoire qu’il contient. Si elle a lu, elle sait pourquoi.s