C’était la troisième fois que Julie revoyait son grand-père cet été. Après une césure d’une vingtaine d’années : une mise en quarantaine pérennisée. Stupidement, par suite d’une dispute, qui remontait à l’année de ses douze ans. La mère de Julie avait prévu de s’installer avec ses deux enfants dans la maison dont il était propriétaire quand elle avait orchestré le grand abandon de leur père. À l’entendre, le grand-père lui avait tout d’abord promis de les accueillir chez lui, puis s’était traîtreusement ravisé, sous l’influence d’une séductrice, ridiculement jeune, qui était devenue sa nouvelle femme. Depuis, toute invitation avait été boycottée. Interdiction de remercier pour les cadeaux de Noël et pour les paquets d’anniversaire. Pris en otages, complices forcés d’une vengeance déléguée, Julie et Serge s’étaient vu assigner ce nouveau règlement de comptes de leur mère (car elle les collectionnait). Deux décennies avaient passé. Aujourd’hui, leur mère macérait toujours dans sa hargne, derrière un rempart de récriminations. Mais son autorité avait faibli : elle ne pouvait plus soumettre ses enfants à la tyrannie de ses représailles. Le grand-père était devenu vieux. Il allait mal. Leur grand-tante leur avait écrit qu’il était maintenant solitaire et rentré de l’hôpital pour mourir dans sa maison, avec le concours professionnel d’une équipe d’aides-soignantes, qui travaillaient par roulement. C’était un peu tard, très tard, même, mais le frère et la sœur avaient résolu de se manifester.
Serge et Julie se voyaient peu. Juste pour la forme, quelques fois par an. Ici ou là, parce qu’il fallait bien, de temps en temps. Pour une rencontre indifférente entre jeunes adultes civilisés, toujours flanqués de leurs conjoints respectifs. Ou à des repas de famille, dans la pesanteur de rituels sans allégresse. Pris dans la mécanique des conventions, on n’aspirait plus à la moindre connivence. On ne se disait plus rien de soi, on taisait ses craintes, on ne s’avouait plus ses lâchetés. Ils évoquaient d’insipides souvenirs de circonstance, enchaînaient les anecdotes, parlaient prudemment politique, oubliaient d’écouter les nouvelles qu’ils venaient de demander. On ne remarquait même plus la distance. Ne s’étonnait même pas de ce vide bien huilé. Frère et sœur ? Presque des étrangers.
Le vieux grand-père, grabataire, semblait content de les voir, peut-être à cause d’un rictus qui lui donnait l’air de sourire. Il restait étendu dans le silence, regardant ses visiteurs. Sa bouche laissait échapper de petits filets de salive, que les aides-soignantes venaient essuyer de temps en temps. Il offrait tout de même un spectacle honteux, celui de la vie qui se soustrait sans retenue : mieux valait le cacher aux conjoints, censurer l’image de cette évolution possible, de mauvais augure pour ses descendants. Alors, Serge et Julie alternaient les visites en tenant les autres à l’écart : sans belle-sœur, sans beau-frère.
La maison était tout autre. La deuxième femme du grand-père avait manifestement pris le temps de tout réaménager avant de s’en aller. Il ne restait que la coque, les murs, les cloisons, la géométrie du bâtiment. Le reste avait été banni : les jouets, la table de la cuisine, et le buffet arborant quatre gros tiroirs en verre, où étaient gravés les mots sucre, sel, riz et farine.
Ce jour-là, par suite d’un malentendu, Serge et Julie se retrouvèrent tous deux dans la maison. L’aide-soignante en fonction en profita pour aller faire une course. Puisqu’ils étaient là, autant rester. C’était une fin d’après-midi d’été. Il faisait lourd. Ils s’assirent de part et d’autre du grand-père, qui souriait et salivait en silence. Le frère et la sœur entreprirent de diffuser autour du lit mots, phrases, questions : répliques de dialogues anonymes, bénignes contrefaçons de conversation.
Tout à coup, un crépitement, un tambourinement retentissant. La chambre s’est obscurcie. Derrière la fenêtre, un rideau blanc. De la grêle. Ils se lèvent, incrédules. Fascinés, ils contemplent la taille des grêlons qui tapent contre les vitres, qui ricochent sur la bande de gravier comme une folle nuée de gros insectes, zigzaguant, précipitant un tapis blanc sur le gazon.
Gagnés par un étrange frisson, ils rient, s’exclament, s’extasient ensemble devant la tempête de glaçons. Puis ils songent aux éventuels dégâts. Ils courent à la cave, au sous-sol, au garage, pour inspecter tel soupirail, déboucher telle gouttière, dégager les écoulements.
Serge se rappelle l’existence d’une lucarne au grenier. Autrefois, leur repère d’aventuriers. Ils montent à l’étage. À l’aide de la longue perche, qui n’a pas bougé, Serge soulève et fait pivoter la trappe. Julie trouve l’échelle. Ils grimpent en s’aidant mutuellement. L’odeur de bois caramélisé du grenier. Il semble encore plus bas qu’à l’époque. En fait, des combles mansardés : au milieu, il faut se tenir courbé et le toit décline jusqu’au sol de chaque côté. Un étrange tintamarre dans la semi-obscurité. Un carreau s’est brisé. Julie pousse un gros baquet de métal pour ramasser les grêlons, tandis que Serge trouve une planche. Il la plaque contre la lucarne puis, accroupis, ils se relaient pour la tenir au-dessus de leurs têtes, à bout de bras, en guise de bouclier. La grêle continue de tambouriner. Ils trouvent un moyen de fortune pour arrimer partiellement la planche. Il suffit de maintenir en place les deux supports improvisés. Ils peuvent s’asseoir. Les corps recroquevillés, flanc à flanc, ils distinguent parmi l’ombre un vieux tamis, des bûches vermoulues, de vieilles caisses de bois mités. Collés l’un à l’autre par l’exiguïté du lieu, comme ivres dans la pénombre naissante, revigorés par l’urgence, par leur efficacité.
« Tu te rappelles le trésor ? » C’est Serge qui y a pensé. Julie s’agenouille, avance à tâtons au travers de la poussière et des toiles d’araignée. Dans le recoin où ils l’avaient placé, elle pose la main sur le coffret, qui n’a pas bougé. Elle revient s’asseoir auprès de Serge, tire sur le couvercle. Il cède. Le petit canif, les cinq pièces de monnaie, et le plan qu’ils avaient dessiné. Car le projet était de venir se cacher ici en cas de guerre. Ils avaient tout prévu : l’emplacement des lits, un réchaud pour cuire l’eau de pluie, et un garde-manger. Chacun tient d’une main la planche et de l’autre la boîte, évoquant pêle-mêle de nouveaux souvenirs à mesure qu’ils affleurent.
D’où lui vient ce bonheur ? Les tracas étriqués qui tronquent à l’ordinaire son horizon se sont évaporés. Ensemble, ils ont colmaté un toit, ils protègent la maison, luttent contre l’inondation. Essoufflée, vivifiée par l’effort, Julie vient de monter jusqu’au haut d’une échelle, de hisser une planche, de la supporter. Elle sent son sang se propulser dans ses veines. La vie coule le long de son dos, sature ses épaules contractées, mord son coude tendu, ses genoux repliés. Elle a reconquis ses bras, ses jambes, toute à la jubilation de se déployer dans ce corps animé. Avec Serge. Serrés l’un contre l’autre, ils parlent sans se voir, longtemps, sans remarquer que la grêle a cessé, oubliant le grand-père et leurs autres obligations.
Frère et sœur, à moitié pareils, s’appartenant l’un à l’autre, par leur essence et dans leur chair.
Mathilde Fontanet