Un grand escogriffe noir et cassé, noir sur fond blanc,
osseux, terreux, noir sur fond de neige.
Il avance dans la rue d’une petite ville de province et les passants se détournent à son approche. La voie est libre, il pourfend l’air de son corps désarticulé, grand guignol blême et égaré. Dans son sillage les langues se dénouent et les enfants décampent. Il est si seul que sa solitude fait peur. C’est pourquoi l’on court à la recherche du giron des mères, pour s’assurer qu’elles sont bien là, elles, pas comme lui, l’escogriffe noir, que tous fuient à grands pas. Les langues se délacent et l’on tend l’oreille. C’est par bribes que son histoire se colporte, aussi sombre que le manteau long et terne qu’il porte été comme hiver.
Pourquoi cette image s’impose-t-elle soudain alors qu’il a disparu depuis si longtemps ? Quelle trace macabre a-t-il essaimée dans ce paysage glacé ? Son absence un jour, on ne sait plus quand. Seulement plus son ombre sur le trottoir, plus son ombre sur les murs, comme un hiéroglyphe effacé.
Il a toujours apparu à l’improviste, au détour du chemin, brusquement il s’imposait sans que quiconque puisse l’éviter. Il fallait baisser la tête pour ne plus le voir, pour ne pas croiser son regard vide qui jamais ne regardait. Il était d’une époque où le même homme vendait des marrons en hiver et des glaces en été : beau celui-là, comme pouvait l’être un vieil Italien basané, buriné par la vie dehors et la pauvreté. Italien — sans doute à cause des glaces et de son tablier blanc. En hiver, c’était une sorte de ramoneur poussant une petite locomotive rouillée où brûlaient des marrons.
Il émanait une chaude odeur dans l’air froid et son visage noirci annonçait le retour de la neige. On en aurait oublié l’escogriffe à grand corps, aux doigts crochus, aux yeux morts. Mais fatalement un jour ou l’autre on avisait sa maigreur démantibulée, sans pouvoir l’éviter, juste baisser les yeux et courir. Il amenait avec lui la terreur, comme dans les rêves, quand la terre tourne et qu’il est impossible de rejoindre sa mère ; elle s’éloigne inexorablement, on a beau courir, impossible de se jeter dans ses bras. C’était tout ça son aura, le monde qu’il transportait avec lui, malgré le marchand de marrons et sa face de charbonnier. Aucun feu n’aurait pu le réchauffer, aucune vie le rapatrier, lui, lui si peu touché par les saisons. Toujours aussi maigre et hagard, noir dans le tissu fané. Hiver comme été.
Autour, les visages changeaient. On grandissait. Les vieux vieillissaient. Le marchand de glaces, un jour, n’est pas revenu. L’été s’étirait avec ses cohortes de déplacements, les uns vers le sud, les autres vers les lacs, on bataillait dur pour se faire une place et des magasins nouveaux ont décoré leur vitrine. Il y avait alors des glaces de toutes les couleurs, c’était d’un luxe inouï, vert pistache, chocolat, rouge framboise… on en oubliait vite l’Italien et sa vanille fraise, beige et rose, des couleurs crémeuses de carrousel.
Le temps dissipe et dévaste. D’anciens paysages pourraient s’effacer s’il ne nous prenait une surprenante envie d’aller à leur rencontre avant qu’il ne soit trop tard. On retourne dans cette ville de province, troublé par des sentiments confus et contradictoires. On en parcourt des rues devenues étrangères. On aimerait regretter. On se rappelle les hirondelles en chasse, sous les arcades, au crépuscule. Leurs piaillements et la tiédeur du soir. Un marchand de glaces qui grillait des châtaignes en hiver. Des glaces italiennes à la crème. Et puis son ombre qui le précède et avale ceux qui la croisent. Ses joues creusées d’homme mort, le squelette de son visage, son crâne immense et torturé.
On débusque l’église, coincée entre un cinéma désaffecté et une maison trapue d’archiprêtre. On foulera peut-être les dalles de la cour, usées, inégales ? avant de pousser une porte lourde qui résiste. A l’intérieur, c’est un froid de marbre et des statues qui nous observent. Les mains sont jointes, le regard glisse par en dessous, il jauge, qu’as-tu fait de ta vie, pauvre pécheur, c’est ta faute, ta très grande faute, puis revient se loger dans un recueillement consciencieux. On imagine un mendiant à la sortie des vêpres, dans la pénombre, silhouette dégingandée et lugubre, teint hâve, orbites creuses.
Quand on l’apercevait, au hasard d’une promenade, il fallait fuir pour se protéger dans les girons de la bonne conscience. Déjà on le savait, sans que personne n’ait eu à l’expliquer. Il fallait retrouver nos mères et la bonne parole. Son histoire se construisait par bribes. La poussière, la terre sur son manteau, les cheveux longs et gras, le nez busqué. On en parlait à demi-mot, il fallait bien répondre aux questions des enfants. Ou alors les enfants auraient tout inventé.
Un été, l’Italien buriné n’est plus là. Mais on oublie déjà les glaces rosâtres, d’autres sont apparues. Nombreuses, aguichantes, toute une bande de séductrices joliment pulpeuses. L’été persiste, on quitte la région. Les rues se figent dans un éternel passé. Une carte postale, un cliché sentimental. On se dit que le souvenir va s’enfouir, très loin au fond de nous, recouvert par des couches épaisses de temps, comme lui l’avait été, vivant, enfoui sous la terre lourde et muette, dans les tréfonds de notre histoire.
Véronique Folmer