Il pleut sur Bonlieu, il pleut sur Ilay, il pleut sur Le Frasnois, sur L’Abbaye, Trois Rivières et les Combes. Il pleut sur les lacs et sur les cascades, l’eau dégouline du ciel et s’écrase sur le pare-brise. La pluie drue couche les herbes, les rabat par déferlantes sur les champs inondés. C’est une marée verte qui sourd des sols, jaillit et se perd sur les bords aqueux du brouillard. Nul horizon, rien que vapeurs, débordement de nuages sur les terres, isolement.
Les essuie-glaces agitent frénétiquement leurs bras dans un couinement exaspérant, dégageant l’étroite portion de paysage où s’engouffre le véhicule pressé. Derrière lui, les voiles gris se referment et la voiture ouvre sa route dans le chuintement des pneus sur l’asphalte détrempé. On chercherait en vain la présence des bois dans les nappes de brume et les lacs eux-mêmes se sont fondus dans le paysage liquide.
Pourquoi pas faire un détour par l’Hôtel du Lac et des Sapins et regarder le monde sombrer dans le gris uniforme du jour, vaquer dans l’épaisseur des brouillards, se perdre entre les murs d’une chambre désuète qui n’accueille tout au plus qu’un ou deux clients par année, à l’occasion de la Saint Sylvestre ou de la fête des Bûcherons. Errer parmi les chevreuils de la tapisserie de l’Hôtel du Lac et des Sapins et laisser passer les heures dans la pénombre. Se demander ce qui a bien pu nous amener ici, si ce n’est le nom de l’hôtel et la certitude de n’y avoir rien d’autre à faire que se plonger dans la solitude et le désœuvrement, se mettre à l’épreuve du gris, sans aucun recours.
Boire un café au bar de l’hôtel en fin d’après midi en écoutant « Chéri FM », imaginer une histoire amoureuse contre toute attente ou pour tromper l’ennui. Regarder dehors, laisser perdre son regard dans les eaux noires de la nuit et s’y voir, comme nu, ridé et seul, rencontrer son propre visage dans la vitre, forcément décevant. Moi, là ? Sentir l’amertume du mauvais café et regretter déjà de l’avoir bu si tard, agacé aussi par les bluettes des chansons à succès, consterné de ces suites de décisions navrantes, qui vont faire du séjour un lieu d’épreuves. Envisager l’érotisme comme unique salvation, un érotisme féroce avec l’une de ces femmes qui traînent dans la salle, attablées devant un verre de blanc. Ne pas oser se retrouver vieillissant dans la vitre donc scruter les femmes.
Au matin, il s’était dit « Pourquoi pas le Jura ? » d’un air dégagé, comme s’il pouvait revenir sur sa décision alors qu’il avait déjà jeté en vrac dans le coffre chaussures de marche et vêtements chauds, qu’il ne savait plus très bien ce qui avait emporté sa décision, si ce n’était pas juste un peu de foehn en ce jour d’avril et une tentation de printemps. Il avait dévalé la route à toute vitesse, jusqu’au fond de la vallée pour y retrouver les grands axes et les autoroutes et il avait perçu en lui une urgence, l’intuition vague que de l’autre côté de la montagne « ce ne serait plus pareil ».
Chaque virage, chaque ligne droite lui sont à présent connus. Chaque arrêt lui rappelle un autre arrêt. Le chemin est tout tracé dans sa mémoire : elle le représente avec ses courbes, ses croisements, ses villages, sorte de GPS exalté qui entonne la mélopée des noms de lieux, Les Rousses, La Cure, Le Noirmont, La Savine, La Chaux du Dombief et accélère la cadence. Tandis que les premières averses s’écrasent sur la carrosserie, tandis que l’auto peine dans le premier col, ralentit pour amorcer l’épingle à cheveu, l’autre voiture, minuscule sur l’écran des souvenirs, progresse à une vitesse de plus en plus vertigineuse, dévore la bande noire du goudron et poursuit sa course foudroyante jusqu’à une destination aussi floue qu’inéluctable.
Quand il aborde les sommets du Jura, il a commencé à neiger, de cette neige trop lourde du printemps qui fait ployer les branches et déracine les arbres. Perdu dans la tourmente, il peine à deviner les bords de la chaussée et guide son véhicule d’un souvenir à l’autre, en accord avec la voix lointaine du GPS détraqué, chantonnant des noms de femmes qu’il avait à peu près oubliées et qui resurgissent au détour d’une forêt.
Fixer la femme, l’épingler de la rétine, cadrer les formes lourdes moulées par le pull mauve, isoler les cheveux teints en blond, noircir l’ombre dessinée autour de l’œil. Inventer une vie derrière le paravent du corps. Ou s’arrêter au corps, à la matérialité de ses chairs comme unique point d’ancrage, ébaucher une approche du cul, du ventre, des cuisses, de ce tronc que l’on pourrait enfourcher parmi les arbres où s’ébattent les chevreuils de la tapisserie. Humer l’odeur sucrée mêlée du suint masculin, malaxer les graisses liquides et souples, les libérer de l’acrylique, les lécher comme un chien, fouiner de son nez entre les seins avant de s’en saisir, bander sur les chairs blanches du ventre et se frotter sur la femme comme le jour finit.
Alors que la voiture patine sur les neiges mouillées, il sait déjà qu’il doit renoncer au printemps, que le foehn qui avait initié ce voyage par ses promesses de douceur n’était qu’un piège à son désir, la lumière, un mirage. Le GPS, toujours en avance de dizaines de kilomètres sur sa propre progression, a aussi oublié le soleil et sur l’écran se dessinent des forêts frémissant sous l’averse. C’est au moment où il entame la descente sur les plateaux que la voix sans timbre lui rappelle l’Hôtel du Lac et des Sapins. Il chasse cette idée incongrue, il ne veut pas revoir ce parking en bordure de route mal goudronnée, l’étendue des eaux noires, le barrage et ses abords boueux. Il déteste les sapins et encore plus les coupes de bois, le lieu mutilé, labouré par les grues de débardage. Il rejette l’image d’une ancienne nuit d’amour dans la chambre aux murs tristes ; la fille blonde surgit de ses divagations, ce n’est pas vraiment un bon souvenir, juste le temps d’une permission pour retrouver la vie normale, les filles, les blue jeans, les pétards, et puis le train, la caserne, les chefs, les paras, les mesures disciplinaires, l’ennui, le grand ennui du service militaire.
Non, décidément il ne fera pas le détour et il laisse passer la première bifurcation qui mène au lac. Il met un vieux CD des Cure dans le lecteur et glisse dans la noirceur cold wave avec délectation. Sombrer dans les eaux profondes, seul sur la route. Il accélère. Avale le rouleau d’asphalte humide. Rythme fascinant et monotone de la basse. La blonde revient en souriant. Ils se sont aimés avec acharnement dans le faux jour s’enchaînant à la nuit, sans manger, dormant quelques heures avant de se rechercher dans la pénombre, d’une tendresse hâtive et animale. C’est le son lancinant de la basse qu’il apprécie particulièrement dans cet album, l’ennui désespérant qu’elle diffuse, et le flot des sensations d’alors. Faith, ça s’appelait, un titre plein d’ironie, finalement, la musique les avait accompagnés dans leurs ébats, de son martèlement sourd…Holy hour…c’était répétitif et sombre comme les retrouvailles de leurs corps en sueur.
Il accélère. Cette route, il la connaît si bien. Quelques virages ont été coupés, remplacés par des tronçons larges et rectilignes. La voiture peut alors reprendre de l’élan, tenter de réduire un peu la distance qui la sépare de la position du GPS déglingué. Mais au moment où il se lance à l’attaque du virage suivant, il voit une masse svelte surgir du fourré et se jeter sur son capot. Il freine, donne un coup de volant. Pris de folie, le véhicule tangue d’un bord à l’autre de la route, part en dérapage et s’arrête brutalement contre la terre meuble du talus. Imperturbable, The Cure entame Other Voices. Il essuie son visage en sueur et tente de maîtriser le tremblement qui parcourt ses membres. Entre les arbres, le chevreuil a bondi, déliant dans son passage de légers rideaux de bruine.
Il manœuvre à présent pour retrouver la fermeté du goudron, la certitude d’être encore en vie. Pourquoi pas l’Hôtel du Lac et des sapins, ressasse le GPS. Dans quelques kilomètres, il pourra rejoindre une autre route qui mène au lac. Se garer sur le parking puis prendre possession de la chambre. Y déposer son sac et ressortir aussitôt pour une balade dans les fougères. Frissonner dans le soir qui tombe et se mélange au gris d’un jour fatal. Se livrer aux souvenirs corps et âme pour en épuiser le chant, se libérer de cette imagerie trop vivace. Revenir dans l’obscurité, guidé par le halo des enseignes. Donner sa part au temps qui reste. Se réchauffer près de la cheminée. Griffonner quelques mots dans son carnet : Pourquoi pas l’Hôtel du Lac et des Sapins pour y voir mourir le jour et les souvenirs ? Prendre un café alors qu’il est déjà bien tard et surprendre son reflet dans la vitre. Constater qu’il est seul et en être soulagé, constater que le silence du bar ne l’accable pas, qu’il est comme une eau courante qui l’entraîne vers d’autres lieux, toujours plus périlleux, constater qu’il est comme un homme qui coule au fond de lui-même.
Couché dans la chambre démodée, il écoute le crépitement de la pluie sur les chéneaux de zinc, il l’entend marteler le couvercle des poubelles, éclater doucement dans la mousse, se faufiler dans les sols calcaires et les infiltrer et les creuser et les sculpter de son travail incessant. Il éteint la lumière et, dans l’ombre opaque, il devine le pas des chevreuils.
Véronique Folmer