J’ai regardé fixement le lac. La nuit l’enveloppait déjà, très noire, sans lune. Quelques reflets des enseignes lumineuses accrochées aux immeubles les plus proches se détachaient sur l’eau : émeraude, outremer, argent, grenat. J’ai pensé : c’est la rotondité de la terre, ici, sous mes yeux, un monde fluide que je domine depuis un point lointain de l’espace. J’ai fixé les innocentes vaguelettes qui transportaient un surplus de couleur dans ma nuit, j’ai fixé leur roucoulement retenu, frange bleutée à mes pieds, j’ai pensé c’est la terre vue du ciel.
Ça m’a remis en tête un livre que j’avais reçu en cadeau, j’ai souri, c’était du temps où je vivais heureuse, il y en a eu de beaux Noëls, j’ai pensé c’est fini, maintenant, les jours seront des nuances à discerner, plutôt verts, plutôt jaunes, plutôt blancs. J’ai pensé maintenant ma vie est comme cet amas de flotte noire avec juste quelques reflets, des couleurs chatoyantes mais immatérielles. J’ai pensé je ne pourrai plus jamais me saisir de rien, je ne posséderai plus que des souvenirs éteints ou des espoirs frivoles. J’ai pensé, c’est foutu.
L’eau se répandait gentiment à mes pieds, comme un chien docile qui s’avance en rampant. J’ai eu envie de la caresser, de flatter son dos tiède et versatile mais elle a fui sous mes doigts. J’ai pensé que de telles couleurs c’était comme un don de pierres précieuses, le dernier cadeau d’un amant éconduit, j’ai pleuré. Emeraudes, améthystes, diamants, ors antiques, tout se brouillait dans mes larmes. J’ai souri, c’était beau.
J’ai poussé le pied un peu plus loin, l’eau a répondu à ma demande et m’a léché la peau. Sur le cuir mouillé s’échouaient les couleurs, comme des bateaux refusant la rade. J’ai pensé, il vaut mieux partir.
J’ai scruté la surface du lac et les continents qui se rejoignaient pour mieux se repousser ensuite, la Pangée, j’ai pensé, les débuts du monde. J’ai plongé.
Véronique Folmer
(Crédit photographique : Carol Ossipow)