15 août, 15 heures

 

 

Devant volets et stores tirés, devant ces villas closes, blanches, roses, sable, mimosa, devant les massifs de lauriers enserrant de minuscules jardins, pelouses rases, piscines désertées, devant les palmiers hésitant sous le vent, devant les façades encore pimpantes des nouveaux immeubles, balcons nus, devant ces rues oú personne ne passe  – parfois un homme pressé, bousculé par le soleil, portable collé à l’oreille – je pense à aujourd’hui, à la qualité exceptionnelle de ce jour à Cascais, banlieue chic et vide de Cascais, en ce 15 août à 15 heures, quintessence du vaste ennui de l’après midi, écrasé de chaleur, livré à la solitude et à l’attente – de quoi ?image de dimanches d’été qui languissent jusqu’aux heures de pénombre, malades de lumière, inertes. Et toutes ces maisons aux yeux obstinément clos, villégiatures  oubliées, sagement alignées, décorées, repeintes, rafraîchies puis abandonnées, comme on abandonne un chien encombrant durant les vacances, maisons massives, trop chères, trop vastes, trop ambitieuses, villas devenues inutiles, déchets amassés contre la colline, entre océan et collines,  coquillages mutilés loin de la mer, perdant leurs couleurs précieuses, coquillages cassés, équivoques, exotiques et fanés, villas qui furent précieuses, quand il y avait encore une vie pour s’enrichir, un espoir de fortune facile, désormais trace et remords, désillusion.

Je ne me retournerai pas. Je ne ferai pas face à l’ouverture bleue de l’Atlantique vibrant sous le ciel, je ne me retournerai pas. Je ne considérerai pas la vie fourmillante des vacanciers encombrant les criques, les ruelles pavées de la vieille ville, les terrasses dominant la plage, s’éparpillant en files de piétons, de voitures et de vélos, en files ondulantes sur le chemin des gares de banlieues, Monte de Estoril, San Joao, Cais do Sodre...sur les quais, sur les avenues du bord de mer, je ne me retournerai pas. Je ne verrai pas ce lieu commun de l’affluence, de la ribambelle, du couple, de la famille, de la tribu, de la société portugaise et internationale : Anglais mondains et rouges, Français hâbleurs et rouges, Espagnols rogues et rouges, et tous les autres...ceux que je ne reconnaîtrais pas, gais hilares affairés brunis par le bon air, Portugais du jour de congé, débarqués d’Alcantara en matinée, parmi d’autres meutes, se mélangeant peu à peu aux riches de Cascais, se déversant dans les criques étriquées, se répandant sur les jetées de pierre, pataugeant ensemble au bord des vagues, les pauvres endimanchés, pavanant dans des t-shirts Enjoy and Relax, paniers et parasol en main, promenant, riches et pauvres, une bedaine poilue en aplomb du caleçon synthétique.
Je ne verrai pas la faune femelle, queue de cheval, short ajusté, écouteurs et seins fermes, je ne verrai pas les mères,  en forme de bidons ou de jarres antiques, avançant solennelles dans la luxuriance de leurs chairs, accompagnées d’un mari falot et d’une basse-cour d’enfants, braillards, picorant déjà les chips du pique-nique, engoncés dans des maillots multicolores et de multiples bouées brassards linges de bain aux couleurs du Portugal, bannières flamboyantes de la banlieue aux couleurs du foot et de la patrie, brandies par des enfants grassouillets et noirauds… et puis… la mer assagie et sale, les vagues ramenant du large autant de plastique et de sodas que les vacanciers du 15 août, l’océan apprivoisé des bains surveillés, glauque et fétide.

Je ne me retournerai pas vers leur foule cosmopolite et consentante, s’ébrouant sous le soleil. Je préfère m’abandonner au silence de cette banlieue morne, fixer la banlieue vide de Cascais, rues désertes et stores tirés désormais, loin de la splendeur du Portugal, loin des glorieuses année de dictature quand il faisait bon vivre entre soi ; maisons ardentes alors, animées, résidences de luxe et de repos pour dignitaires : il faisait bon vivre alors, loin des pauvres, les vastes demeures en témoignent, peu à peu rognées par le clinquant nouveau riche, qui repousse la limite de leur domaine chaque jour un peu plus, les étranglant de ses golfes verdoyants, les garrottant comme l’avait fait la révolution des Rouges, pour quoi ?
Monde révolu des romans de Lobo Antunes, là, au fond de ma mémoire, se superposant à la réalité de ce 15 août. Je songe à l’espoir inassouvi et aux larmes amères de ceux qui ont cru ; je songe aux révolutions avortées accouchant de nouvelles misères : la rumeur de la foule des vacanciers le cède soudain aux rumeurs anciennes et exaltées qui emplissaient les rues vides de Cascais. Et la grande bourgeoisie s’agite un instant, paniquée par l’avancée des Rouges, avant de disparaître, entre piscines et centres commerciaux.  
Devant volets et stores tirés j’épinglerai ce dimanche sur la planche de mes souvenirs, je fixerai le chatoiement désuet de Cascais, ses ondes de chaleur, loin de l’océan et des surfers, je me recueillerai, je donnerai sa part au vide de l’été qui s’étire.

 

Véronique Folmer