¡Hola Toro!

 

 

Dans cette grand-messe, encore enfant, je suis noyé dans la foule qui se déverse par le vomitorium du théâtre antique d’Arles pour prendre place sur les gradins. Le spectacle commence ici. Nous sommes, mon père, ma mère, mon frère et moi, invités d’honneurs grâce à la recommandation que mon père a obtenue, tant la cérémonie est courue par un large public de connaisseurs. Insigne privilège que de plonger dans cette liturgie ancienne et initiatrice, je suis habité tout entier, très vite, j’adhère à ce qui va se produire de grandiose. Intimement, je sais pourquoi je suis là. J’ai pactisé. Plus que l’attente, ce sont les longs préambules que je goûte avec une curiosité apéritive. Quand enfin tous les acteurs sont prêts, le taureau est lâché dans l’arène.

L’habit de lumière miroite au centre de la piste. La cambrure du toréador est comme un arc bandé. L’homme agite sa cape rouge. La masse noire, musculeuse semble chercher, puis quelques passes. La chorégraphie est engagée, elle est dépendante en totalité des mouvements brusques et sauvages de l’animal, conjuguée avec une élégance toute maîtrisée. C’est l’imprévisible encerclé, endigué par des années d’entraînement laborieux et de pratiques dont l’origine est plurimillénaire. Le taureau, lui, élevé pour cette unique représentation, n’a pas de mémoire. Il est au présent, avec sa puissance de colosse à opposer dans ce rituel de mise à mort dont il est la victime présumée. On voit de quel triomphe il s’agit.

L’entrée en scène des picadors est huée par une partie de la foule. Les chevaux – vieux, toujours — sont caparaçonnés de tissus matelassés. Un des chevaux est soulevé par les cornes du taureau tandis que le cavalier lui laboure l’échine avec son pic afin de sectionner les nerfs qui l’empêcheront de relever la tête. La clameur est épaisse. Je me dis maintenant que la protection matelassée est double. Elle ne sert pas uniquement à défendre, elle masque aussi les éventrations au public. C’est à ce moment-là que ma mère s’est évanouie — à cause des chevaux. Je vois s’écouler dans le sang la fougue de l’animal, les picadors peuvent se retirer. Encore quelques banderilles colorées et la bête est prête à l’ultime. Un genou à terre, l’épée au clair, le matador attend la dernière charge, pesante et ralentie, qui lui permet l’ajustement du coup mortel, derrière la nuque où la lame glisse jusqu’à la garde en transperçant le cœur. ¡Hola Toro! tu t’effondres la langue pendante et bleue. Ton agonie est brève. Cette fois, c’est rare, le toréador, avec l’approbation du public qu’il sollicite, te tranche les oreilles et la queue, trophée.

L’acclamation est assourdissante et l’émotion à son comble. Mais au-dessus, s’en détachant, juste derrière moi, un homme, la mâchoire soudée, tape si fort des mains qu’elles en deviennent rouge sang. Je le hais carrément de tant de frénésie. Je le vois encore trait pour trait, dans les moindres détails, comme sur une photographie.

Ma mère s’est endormie sur l’épaule de mon père. Elle ne se réveillera pas avant la fin des cinq mises à mort. Mon père, en protecteur initiateur, vit sa corrida, c’est sûr, mais comme valeur ajoutée, à travers mes yeux. Il jubile en patriarche. Je le sens bien mais ce qui me traverse est d’une telle intensité que cela passe en arrière-plan. Mon frère ne s’est pas souvenu de grand-chose : trop petit.

Les pattes arrière entravées, le taureau est traîné par deux chevaux conduits par des hommes en salopette, comme des machinistes de théâtre préparant la scène suivante. Le parallèle s’arrête là. La trace coagulée par le sang que laisse cette masse de chair mutilée dans le sable de l’arène est pitoyable. Elle me montre à quel point la mort est effective. La camarde ne négocie jamais puisqu’elle ne nous est rien tant que l’on vit. Or donc, c’est à la boucherie que cette viande sera dépecée et découpée en quartier pour se retrouver sur les étals des bouchers, prête à être mangée par nous autres, frères humains, dans un bon petit restaurant.

Le deuxième taureau déboule en furie dans un nuage de poussière. De suite, provocant la stupeur générale, il se met à escalader la balustrade en bois qui entoure la piste. Il parvient à passer de l’autre côté de ce premier rempart, au pied des gradins. C’est l’affolement dans ce boyau concentrique où le taureau passe avec fracas en forçant tout un petit monde lié au bon déroulement de la corrida à enjamber la paroi dans l’autre sens. Ces gens se retrouvent ainsi dans l’arène, là où ils n’ont aucune raison d’être. Je me demande alors si le taureau ne va pas occuper à lui seul l’ensemble du théâtre, en piétinant rageusement le public. Il ne lui reste qu’un bond à faire. Mais on réussit à le sortir de là. Après cet intermède presque burlesque, le spectacle peut reprendre selon le synopsis. Mais ce taureau ne l’entend pas comme cela. Le toréador a du mal à contenir les élans débordants de la bête jusqu’au moment où elle l’a soulevé de terre en le faisant tournoyer en l’air sur ses cornes. La facilité avec laquelle elle joue, furieuse, avec l’homme comme d’une quille pour ensuite l’éjecter au sol et poursuivre avec acharnement ses coups de boutoir dans ce pantin… Et je me rends compte soudain que je suis en train d’applaudir si fort que mes mains sont rouges aussi, que je serre les dents pour mordre. Je suis ce taureau vengeur. Les banderilleros s’affolent à distraire le prédateur. Il va bouffer cette grosse poupée de son à terre, c’est certain. Mais on parvient à faire fuir le taureau en fureur qui quitte l’arène. Ce qui se produit à l’abri des regards, je n’en sais rien. Ce que je vois maintenant, c’est l’homme à terre, inerte. La civière l’emporte délicatement. Il est mort peut-être. Le spectrum, spectacle et mort, s’est poursuivi, mais le souvenir que j’en ai est lacunaire et sans intérêt. J’avais mon plein d’images.

 

Cyril Eyer