Maintenant que je suis à Berlin, j’ai quelqu’un à voir, absolument.
C'était lors d’un précédent voyage dans cette ville, avant la chute du mur qui séparait les hommes et les femmes, en principe pour toujours. Il se dressait là, partout, ignoble et oppressant. Un sentiment d’enfermement m’avait saisi d’emblée et son étreinte ne cessait pas. Je devinais par endroits un Berlin-Est grisâtre et policé, sans m’y rendre physiquement même si un laisser-passer le permettait pour une journée. Je ne l’ai pas sollicité par manque de curiosité, tant j’étais écrasé de stupeur par ce possible géographique. J’étais venu en train entre les barbelés qui encadraient le parcours rectiligne du chemin de fer. Il traversait une bonne partie de l’Allemagne de l’Est. De temps en temps, un mirador nous rappelait, au besoin, que tout ça était sous étroite surveillance. L’arrivée à Berlin-Ouest, ce cul-de-sac incongru, me réservait ses lumignons, ses vitrines et tout ce fatras, symboles de l’Occident. Étal de valeurs affichées, grandiloquentes et précaires à la fois, au service d’une opposition idéologique qui se jouait ailleurs, mais dont une des expériences limites s’étalait là sous mes yeux. Je traînais mon âme lourde et un peu sombre du côté du Kurfürstendamm où des dames, m’avait-on assuré, cheminaient sur le trottoir en m’attendant. En fait, il faisait froid et la gaudriole mercantile ne me tentait pas. Des rares rencontres furtives que je fis, il en est une qui me suggéra d’aller voir le zoo. Ce que j’ai fait comme au plus pressé.
Au zoo, j’y campai pratiquement trois jours durant avec le soulagement de quitter cette urbanité déconcertante. C’était un peu comme respirer après une longue apnée et se retrouver en un autre ailleurs, tout aussi exotique et discutable ma foi. Mais la curiosité me chatouillait à nouveau, comme si elle avait toujours été là, la coquine.
C’est là que j’ai rencontré Mano. Derrière l’épaisse vitre blindée, il se tenait presque debout et ce qu’il faisait me fascinait. Depuis le fond de la cage, il se précipitait vers cette transparence à l’épreuve des balles, avec un regard droit et furieux plein d’un défi que la captivité, d’une perversité incommensurable, rendait simplement ridicule, inepte et impossible. Il y avait de plus en plus foule agglutinée autour de la cage de Mano. Son manège, il le répétait bien au-delà du désespoir. La foule se moquait et se gaussait, en toute sécurité derrière le blindage, de cette grotesque boule de poils il faut croire, enfermée à double tour. Que Mano fracasse le blindage et on allait voir ce qu’on allait voir, me disais-je. Au lieu de cela, il s’en retournait dépité, ses immenses bras ballants, lentement, traînant les pieds qui supportaient des tonnes, la tête enfoncée dans les épaules, le dos avachi, comme caoutchouteux. Mais arrivé au fond de la cage, il faisait volte-face et se précipitait, à nouveau, fonceur et allégé vers le blindage avec la même conviction de conquérant, mais… etc. etc. Les visiteurs hurlaient de rire à pleines dents et pour Mano, seul, c’était la défaite à chaque fois. Mon empathie pour ce grand singe s’aiguisait au fur et à mesure de ses échecs. Quelques lectures en éthologie m’avaient appris, entre autres, que montrer ses dents à un mâle dominant était le signe évident d’une contestation de domination, de territoire, avec tous les enjeux claniques que cela comporte. Ainsi le combat ou la négociation aurait dû s’engager sur le champ. En l’espèce, les dés étaient pipés. La foule le fixait et montrait une multitude de chagnotes à s’en décrocher la mâchoire, à se taper sur les cuisses et la confrontation était impossible. J’imaginais sa frustration à lui, d’autant plus que j’avais à mon actif quelques mois de vie commune avec un singe. Certes, pas de l’envergure de Mano puisqu’il s’agissait d’un cercopithèque Ethiops genre capucin, mais tout de même, un primate à part entière. Il m’apprit au quotidien certains usages. J’étais à l’écart, en aucun cas je ne voulais être assimilé à cette populace qui se croyait au cirque. Complice moi ? non merci, et de plus, j’avais le privilège de l’entier de la scène. Cette troupe en avait pour son argent, c’était si rigolo. Mais toute bonne chose a une fin et le spectacle étalé en comique de répétition, finit par lasser cette coterie qui s’égraina peu à peu. C’était bientôt mon tour. Quand il n’y eut plus personne, je m’approchai doucement de la vitre.
Mano me rejoua la scène pour moi tout seul. Mais, au lieu de le fixer, je baissai les yeux en inclinant la tête à son approche. Il sembla surpris et recommença comme pour vérifier. A chaque fois, humblement, sans faille, je baissai les yeux en me ménageant une fenêtre d’observation, pour jeter des coups d’œil. Imperceptiblement, l’attitude de retour au fond de la cage se modifia. Il prit de l’assurance et de plus en plus. La dernière fois, il se retourna en gonflant sa poitrine. Il devenait immense, son corps s’était déployé. Je ne vous dis pas ma fierté. C’était une réhabilitation pour lui et pour l’humanité tout entière, rien que ça. Il faut s’en délecter.
La femelle était là depuis le début. D’abord d’une grande discrétion et vaquant à ses affaires, elle commença à s’intéresser à ce qui se passait. Mano, quant à lui, se libérait enfin de son rituel. Il jouait maintenant avec les barres de stripteaseuses, sensées représenter les grands arbres de la forêt de Sumatra. Son agilité, de danseur-acrobate m’émerveillait. La nonchalance virtuose de ce grand expert de la brachiation m’en mettait plein la vue. Puis, ragaillardi, il se mit à pourchasser la femelle dans tous les coins de la cage. Elle tentait de lui échapper plus joueuse que terrorisée. Je pouvais m’en aller rassuré.
Depuis, le mur est tombé et cela faisait un moment que je me promettais de revenir à Berlin. Je voulais voir la ville débarrassée de cette aberration. J’y suis et c’est la commémoration du vingtième anniversaire de la chute du mur. Quelques reliques de celui-ci sont encore in situ, témoins historiques, muséifiés. Ville apaisée, elle est devenue agréable avec ses grands parcs-poumons. Les rues ne sont pas surpeuplées, on s’y promène à l’aise, tranquille. Maintenant entière, elle s’étale, se ramifie, s’innerve.
J 'ai bien sûr l’arrière-pensée de faire un petit coucou à Mano. Or donc, je me pointe au zoo, non pour Knut, dont les responsables ne savent plus quoi faire tellement il est cinglé, mais bien pour le grand seigneur et je ne suis pas déçu.
Il se prélasse sur le dos tout près de la vitre. Les millions de visiteurs qui ont défilé depuis notre rencontre ne le perturbent pas plus que ça. Il doit s’en foutre royalement, impérialement. Il a appris à prendre ses distances. Il me fait l’honneur de se redresser. Sa barbe, ses drèdes de plus de deux mètres de long ont de quoi faire pâlir d’envie le Rasta le plus fourni de la planète. Il a la trentaine maintenant et petite famille. Son fils de sept ans, une petite crapule, lui balance de la paille sur le ventre. Mais Mano, magnanime, s’en débarrasse paisiblement. La femelle joue avec un sac de jute, s’en recouvre la tête, se laisse glisser le long d’une planche oblique. Je ris sous cape, rien que pour moi. Mano n’en a rien à branler de ma pomme et c’est tant mieux. J’espérais quoi ? Il a gagné en majesté et semble avoir trouvé le secret, pour lui seul, pour nous autres impossible, du mystère de l’alliage entre le sage et le monarque et tout cela malgré sa condition. C’est à son tour de me rassurer. Ses excroissances faciales lui confèrent un aspect lunaire et son sac laryngien, attribut viril, lui offre la possibilité des longs cris qui devraient hanter sa forêt.
Dans une autre vie, j’irai voir l’homme de la forêt - orang-outang en malais - au détour d’un grand arbre de sa jungle saisi d’effroi à sa vue. J’espère que je me prosternerai à ses pieds tout chassieux dans l’espoir insensé qu’il ne me massacre pas d’emblée. Bien sûr, Mano ne le ferait pas et d’un tout petit geste je comprendrai qu’il m’a accueilli dans sa famille. Je resterai avec eux quelques années. Mais un jour je devrai partir, le cœur coupé en deux, et le sel de mes larmes de croûter sur mes joues.
Cyril Eyer