Une journée un peu grise de printemps nous avait tout de même décidés à nous balader au bord du lac. Nous étions, Fabi et moi, sur la plage, quand un couple de colverts capta mon attention. Leur parade amoureuse battait son plein quand je me retournai vers Fabi pour lui déclarer tout de go que je voulais tenter de séduire la cane. Dès lors j’entrepris, avec toute la conviction dont j’étais capable, d’élaborer un stratagème d’approche afin d’établir le premier contact avec elle. Je m’accroupis tout en lui parlant d’une voix que je voulais la plus suave, engageante possible. Avec retenue, de manière quasiment télépathique, je l’encourageai à me rejoindre sur un rivage étrange et incongru.
Les événements se sont précipités. La cane me regarda avec insistance, se détournant ipso facto du pourtant superbe ramage de son courtisan. Elle dodelina de l’arrière-train en entamant sa venue dans ma direction. J’étais à bonne distance et déjà le soupirant abandonnait la partie. Il prit son envol. Une fois l’effet de surprise dépassé, la scène qui se jouait se chargeait encore de sens. Je l’avais hypnotisée, elle m’avait hypnotisé. Elle était belle dans sa bipédie pataude et rassurante. Confiante et décidée, elle s’approchait de moi désarmante de gentillesse. Je ne bougeai pas un cil de peur de compromettre ce moment de pure magie. Comme électrisés l’un par l’autre, nous nous étions reconnus, choisis. Nous allions tout droit vers un point inconnu et culminant, mais c’était sans compter sur la virulence de la réaction de ma compagne qui me rappelait brutalement à son bon souvenir. Aussi notre relation, entre la cane et moi, cessa sur le champ. Moi je trouvais cruel d’interrompre cette idylle tout juste naissante. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, elle. J’avais l’espoir qu’elle ait pu rejoindre, sans trop de dommage, son compagnon légitime qui, magnanime et grand seigneur, lui aurait pardonné ses frasques avec un étranger. C’était tout ce que je lui souhaitais alors. J’étais si mal à l’aise vis-à-vis d’elle.
De mon côté, d’abord sonné comme réveillé en sursaut, je craignais le pire. L’explosion de jalousie de Fabi me surprit carrément. Elle ne pouvait plus en supporter davantage. Elle me fit une scène de tous les diables. Qu’avais-je donc commis là ? J’étais mis en demeure de répondre de mes agissements inqualifiables. Un trésor de diplomatie que j’ai dû déployer pour endiguer la crue. Je mis un temps fou à rassurer Fabi. Qu’en aucun cas elle ne pouvait comprendre ce qui venait de se produire comme un flagrant délit d’infidélité, de trahison, que c’était elle, à l’évidence, qui occupait mon esprit en permanence, qu’elle n’avait aucun souci à se faire de ce point de vue, qu’il n’y avait là nulle mise à l’épreuve ou provocation, que ce n’était qu’une expérience éthologique. Que ce n’était qu’une cane après tout. Tout cela en me moquant tendrement d’elle, avec bienveillance. Je l’ai finalement prise dans mes bras pour la cajoler. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle se calma un peu. Son désarroi avait été si grand pour elle et si incompréhensible pour moi. Il n’empêche qu’elle avait raison sur un point. Je mentais. C’était vraiment fusionnel entre la cane et moi et cela ne lui avait pas échappé.
Bien des années après, nous sommes cinq attablés en terrasse quand je raconte mon histoire. Les trois femmes présentes ont toutes, simultanément, la même réaction indignée par ma conduite d’alors. De concert, elles me reprochent d’avoir prodigué mes tendresses ailleurs, alors que Fabi visiblement en avait le plus besoin. Le cinquième convive, un congénère, esquisse un sourire dans le silence absolu. Il semble y trouver son intérêt. Et l’une d’elles d’aller plus loin encore ; que la digression taxonomique est éminemment suspecte, que je dois me poser de sérieuses questions sur mon rapport au monde. Comment interroger le pire en évitant l’accusation. Ça arrive quand le paradigme est trop fort. Le porte-à-faux dans lequel je me suis mis volontairement me fait vaciller. C’est le chaudron de l’enfer. Pourtant le conflit est vain. Elle est simplement venue vers moi, la cane, et j’ai aimé ça.
Cyril Eyer