Otto W. a eu quatre enfants avec sa femme, deux filles, deux garçons. Il a eu sept petits enfants, au moins. Cinq arrière-petits-enfants, au moins. Il est né en 1924, près de Berne. Il est mort 81 ans plus tard à Montherod. Il n'a été marié qu'une seule fois et n'a pas quitté sa femme. Il a vécu à Saubraz, à Rolles, à Genève et à Montherod. Les seize dernières années de sa vie, il s'est rasé chaque jour à quatre heure et demi de l'après-midi. Il n'a jamais possédé son logement.
Il a travaillé. Il a travaillé. Il a travaillé, exerçant des emplois subalternes. Il s'est toutefois affranchi de trop lourdes contraintes physiques dans les quinze dernières années de sa vie professionnelle. Magasinier d'une usine publique d'incinération des ordures, il obtenait le statut de fonctionnaire couronnant une ascension sociale dont il n'aurait même pas rêvé, apprenti tonnelier aux caves industrielles de Rolles, trente ans plus tôt.
Il est resté un prolétaire : rien d'autre, semble-t-il, n'a jamais compté pour lui que la possibilité pour sa descendance d'avoir l'aisance financière dont il avait été privé une large partie de sa vie. A cette fin, il a administré des coups de ceinturon militaire à ses enfants qui ont désormais en commun une permanente angoisse, une remarquable propension à subir et une inclination à se punir. A chacun son moyen d'atténuer ces fâcheuses tendances : l'alcool domine chez les hommes; la famille chez les femmes.
Otto W. avait la particularité de ne plus parler la langue de son enfance, l'ayant oubliée, mais d'en avoir conservé l'accent. Il parlait peu et de peu de choses. Dans ses plus longues conversations, il s'enquérait du temps qui restait à tel de ses beaux-fils avant la retraite des pompiers volontaires; de la situation militaire de tel de ses petits-fils. Autant qu'il en a été physiquement capable, il s'est rendu à l'assemblée des délégués de sa caisse de pension. L'assurance-retraite lui était une sorte de passion. En parler longuement, participer à l'assemblée des délégués de sa caisse, interroger les autres sur leur situation, tout cela rendait, peut-être, la chose réelle. Car, bien qu'ayant atteint la position matérielle souhaitée par leur père, les quatre enfants d'Otto W. - et Otto W. lui-même - conservaient une angoisse particulière relative à l'argent, à sa possible absence. Inquiets habitants des Trente glorieuses, Otto W. et famille ont douté de la réalité de leur relative ascension sociale. Ils ont perçu, avant qu'elle s'avère, sa réversibilité. Et cette crainte même, sans doute, a-t-elle hâté le retour de la répression capitaliste qui constitue l'expérience quotidienne des petits et arrières-petits-enfants d'Otto W.
Il n'a jamais exprimé d'idées politiques bien qu'il ait toujours voté. Les idées politiques devaient lui paraître trop générales. A leur place : la peur de ne pas être assez soumis. L'angoisse d'être soudainement privé de ses droits. La crainte que son pays ne devienne « un pays sous-développé ». La crainte que ses enfants « tombent à l'assistance ». C'était cela les vies muettes d'Otto W., des rêves de joueur de casino malheureux quand on lui offrait toute l'assurance du monde. Jusqu'à l'incinération de son cadavre, payée d'avance pour ne pas faire de frais.
« Sans fleurs ni couronnes », répétait-il. Ses enfants ont contrevenu : une brassée de fleurs ornait le cercueil.
Frédéric Deshusses