
Des images...
J'ai fait plusieurs fois l'expérience suivante. Présentant un bâtiment du XVe siècle à des enfants, dans une des salles, je les place face à une fresque du début du XVIIe sur laquelle on voit des hommes assis qui ont les mains coupées. Il n'y a pas de décor, seulement le banc sur lequel les sept hommes sont assis. Ils sautent aux yeux.
Sans avoir rien dit de la salle et de son histoire, je demande ce qui est curieux sur cette fresque. Après le temps qu'il faut pour s'habituer à la peinture murale du XVIIe, les enfants remarquent que les hommes assis n'ont pas de mains. Je demande alors pourquoi. La réponse est invariable et, semble-t-il, unanime : ces hommes sont des voleurs, l'absence de mains est leur châtiment.
Or, c'est précisément le contraire. Ces hommes sont des juges. Le motif des juges aux mains coupées est familier à qui connaît un peu l'iconographie médiévale. Ils sont généralement désignés comme les « juges de Thèbes » suivant un extrait de texte de Plutarque – identifié par Panofsky – qui parle de statues à Thèbes présentant un collège de juges sans mains présidé par un juge aveugle. On en trouve une représentation dans les emblèmes d'Alciat (Emblème CXLV « Au conseil du bon prince »). Le commentateur pose la même question que moi : « Cur sine sunt manibus ? » Et qui donne la réponse : « Capiant ne xenia, nec se Polliticis flecti muneribusve sinant. » Afin qu'ils ne puissent pas prendre de dons, ou se laisser influencer par des promesses ou des cadeaux.

A gauche des juges aux mains coupées, un phylactère contient un extrait de l'Exode : « Tu ne prendras point de dons, car le don aveugle les prudents et renverse la parole des justes. » (Exode 23,8). A droite de ces hommes, un phylactère contient un extrait du Psaume 82 : « Quel de nous demeurera avec les ardeurs éternelles. Dieu assiste en l'assemblée, il juge au milieu des juges. » (Psaume 82,1)

Une fois établi que les hommes de la fresque ne sont pas des voleurs mais des juges, les visiteurs veulent en général savoir si cet avertissement pictural a un lien avec la réalité de la peine infligée aux juges corrompus. La réponse mériterait sans doute une étude approfondie (on peut supposer sans grand risque qu'elle est négative), mais il faut avant tout regarder cette fresque comme un avertissement moral : les juges doivent se comporter comme s'ils avaient les mains coupées. Le jugement des hommes et les peines que ceux-ci peuvent infliger – les phylactères viennent le rappeler – comptent peu : c'est le jugement de Dieu qui est central. « Dieu juge au milieu des juges » dit le psaume.
Une gravure de Hans Holbein confirme cette perspective. On y voit un juge siégeant, pris littéralement la main dans le sac. D'une main (la gauche bien sûr) il accepte l'argent que lui offre une des parties. A l'opposé (côté droit du juge donc), un squelette, perché derrière son siège, lui tape sur l'épaule. Aux pieds du juge, un sablier renversé : le temps s'est arrêté, l'heure du jugement dernier est venue.
Le psaume 82, dont un extrait figure dans le phylactère de la fresque du XVIIe, renforce encore l'idée que le seul juge des juges est Dieu : « Vous êtes des dieux / [...] Néanmoins, vous mourrez comme les autres hommes / Vous succomberez comme tous les grands de ce monde. » (PS 82,6 et 7)
Les mains coupées ne sont donc pas une peine. Elles sont placées d'emblée dans l'ordre de la représentation, puisque le texte de Plutarque ne mentionne pas une coutume de Thèbes consistant à couper les mains des juges, mais une statue représentant des juges aux mains coupées.
Les peines réservées aux juges corrompus ou prévaricateurs ne sont toutefois pas absentes de l'iconographie. Vers la fin du XVe siècle, le peintre Gérard David compose un diptyque intitulé « le jugement de Cambyse » destiné à la salle des échevins de Bruges. Le motif est d'inspiration antique : Cambyse, roi de Perse, aurait condamné un juge prévaricateur à être écorché vif, puis contraint le fils de celui-ci à rendre ses jugements sur un siège recouvert de la peau de son père. L'histoire est rapportée par Hérodote et Gérard David la situe à Bruges.
Le premier représente l'arrestation du juge prévaricateur. Le juge est tête nue et tient sa coiffe dans sa main droite. Il est assis sur son siège et semble résister légèrement à un personnage qui veut le faire lever. Un personnage en costume d'échevin se tient debout et regarde le juge. Ses mains sont en position de comput digital. Il ne désigne donc pas l'accusé du doigt. Plus probablement est-il en train d'exposer les faits dont s'est rendu coupable le juge ou de réciter la sentence.
La scène est dépourvue des insignes classiques du pouvoir. L'échevin porte certes la robe qui désigne sa fonction, mais il ne porte pas de bâton d'office. Il n'y a pas non plus de porteur de masse dans son voisinage. Le juge n'a pas non plus de bâton d'office. Un personnage au second plan tout à droite du tableau pourrait porter le bâton d'office confisqué du juge, cela n'est pas très clair.
Il y a derrière l'échevin une foule de personnages masculins dont la plupart porte des toques semblables à celle que le juge déchu tient en main. Ce sont peut-être d'autres juges, peut-être des clercs liés à l'exercice de la justice (avoués, procureurs, ou autres).
L'arrestation a lieu sous une sorte d'arcade, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un espace ouvert sur la rue. Il y a d'ailleurs deux chiens au premier plan. C'est certainement le lieu d'activité du juge prévaricateur : d'une part il est arrêté en fonction puisqu'il porte sa robe et vient d'ôter son bonnet; d'autre part, le mur auquel est adossé le siège du juge est orné des armes de la ville. Il n'y a pas lieu de s'étonner que ce juge rende justice presque à l'extérieur. C'est assez fréquemment le cas à l'époque du tableau. A l'arrière-plan se joue une scène entre deux personnages dont l'un est peut-être une femme. Ils sont réunis sur le perron d'une maison voisine des arcades. L'un, que l'on voit de dos, est vêtu de noir, l'autre de rouge. On ne peut vraiment pas savoir ce qui se passe, ni même si cette scène est en relation avec la scène principale de l'arrestation.
Le deuxième panneau représente le supplice du juge. Au centre, le juge est couché sur une table en bois. Un personnage situé à l'extrême gauche du tableau tient un couteau entre ses dents et s'occupe à enlever la peau du pied gauche du juge, comme on retournerait une chaussette. deux autres personnages s'apprêtent à faire de même avec la peau des bras. Les muscles de la jambe gauche sont déjà à vif. Un personnage situé derrière la tête du juge couché pratique une incision sur le thorax du supplicié. Un autre personnage, vêtu de rouge, regarde en direction du spectateur. Il est engagé dans une action qu'il est difficile de déterminer, peut-être s'occupe-t-il de détacher les chaînes qui retiennent le juge à la table selon les besoins des bourreaux. On hésite, à vrai dire, à employer ce dernier terme à propos des quatre personnages qui s'affairent au dépeçage du juge. En effet, ceux-ci sont représentés le visage découvert et ils sont vêtus différemment les uns des autres. C'est peut-être seulement une liberté du peintre.
Avec le juge, qui est nu maintenant sur la table – sa robe gît au premier plan – l'échevin est le seul personnage que l'on reconnaît avec certitude sur le premier et le second panneau. L'échevin porte cette fois-ci un bâton d'office. Il ne regarde pas le supplice. Son regard va dans la direction de la dizaine de personnages assemblés dans la partie supérieure droite du tableau. D'après les coiffes et les tenues, on peut penser que ce sont des officiels.
Assez curieusement, il n'y a pas de signe religieux. Un personnage, derrière l'échevin, à droite de celui-ci, pourrait être un ecclésiastique (vêtu de noir et portant un rabat blanc). Il pourrait aussi bien être un clerc ou un officiel quelconque.
A l'arrière plan gauche du tableau, l'arcade dans laquelle l'arrestation a eu lieu est reproduite. On peut conclure de façon assez vraisemblable qu'il s'agit de la même arcade sur la base des éléments suivants :
- les colonnes intérieures sont d'un marbre rouge qui ne se retrouve nulle part sur les deux panneaux;
- le siège du juge est identique à ceci près que sur le premier panneau il est tendu de tissu noir, tandis que sur le second il est recouvert d'un tissu blanc drapé (cela pourrait être un rappel du siège couvert de peau du récit d'Hérodote);
- les motifs du sol de l'arcade sont identiques sur les deux panneaux;
- la frise sur le mur du fond de l'arcade est identique sur les deux panneaux (angelots et motifs floraux).
Un élément manque clairement dans le second panneau, ce sont les deux ovales sur le mur derrière le siège qui figurent dans le premier panneau – à l'intérieur sont gravées deux scènes antiques. Il est difficile d'expliquer cette disparition, d'autant qu'on ne distingue pas nettement les deux scènes gravées dans les ovales.
Il est donc assez probable que cette arcade soit la même que celle du premier panneau. Dans cette arcade, un personnage est assis sur le siège qu'occupe le juge sur le premier panneau. Il porte une robe noire et non pas rouge comme le juge condamné. Un personnage en robe rouge se tient cependant debout à sa droite. Hors la robe et la toque, il ne porte pas de signe de pouvoir.
Le supplice est ici une peine dont la représentation est utilisée comme avertissement (le diptyque est destiné à la salle des échevins). Le premier panneau évoque l'instruction (l'échevin s'adresse au juge en énumérant quelque chose) et représente l'arrestation. Le second met en scène le supplice et, très probablement, figure l'idée de continuité de la justice : cependant que le juge prévaricateur est dépouillé de son dernier attribut (la robe), un nouveau juge a pris place sur son siège.
Ce qui surprend surtout, c'est que Gérard David n'a pas christianisé le motif du jugement de Cambyse. Les juges aux mains coupées sont entourés de phylactères bibliques, la gravure de Holbein évoque nettement le jugement dernier, le diptyque de Bruges s'en tient lui au jugement des hommes et concentre toute l'attention sur la peine infligée par eux au prévaricateur.

...un programme
On le voit sans avoir dressé un panorama complet de l'iconographie disponible sur la question de la corruption, le thème est très présent dans les images de la fin du XVe au XVIIe. Quel est l'arrière-plan, le contexte, de cette offensive iconographique ? Natalie Zemon Davis, dans son Essai sur le don dans la France du XVIe siècle, propose quelques pistes. L'offensive ne serait pas seulement iconographique, elle serait également idéologique. Le don est associé de plus en plus souvent avec la corruption. Il vient s'opposer à l'argent gagné par le travail qui se trouve fortement valorisé, notamment dans les pays protestants. Avant Zemon Davis, Herbert Luethy avait signalé ce tournant, en soulignant son fondement théologique, dans l'introduction de La banque protestante en France de la révocation de l'Edit de Nantes à la Révolution. On comprend avec Luethy que la corruption n'est pas envisagée seulement d'un point de vue individuel (corrompre un juge pour obtenir une sentence favorable). A lire Calvin et à observer les réformes sociales qu'il met en place à Genève, c'est toute la société que corrompt le don. L'aumône est un scandale public en tant qu'elle maintient celui qui ne travaille pas dans son état oisif. Ces questions ont été abondamment discutées, sous l'angle du don, problème classique des sciences sociales, dans des ouvrages plus ou moins intéressants dont j'ai cité ici deux parmi les plus importants et les plus sérieux.
L'idée serait d'enquêter, en ayant à l'esprit le contexte brièvement rappelé ci-dessus, sur la catégorie juridique de la corruption. On pourra par exemple se demander quels sont les moyens de police mis en place pour débusquer le don corrupteur, comment les délits associés à la corruption sont-ils instrumentalisés dans le cadre de luttes pour le pouvoir, comment la doctrine juridique trie-t-elle le bon don du mauvais... Car, s'il est vrai qu'autour du XVIe siècle, la représentation de la corruption est utilisée pour déprécier le don au profit du salaire, alors, il n'est pas vain d'essayer de savoir si, en se mettant en place, le régime d'accumulation capitaliste fondé sur le travail et la monnaie n'apporte pas avec lui la corruption en voulant s'y substituer.
Frédéric Deshusses