« Et mout doivent metre grant peine li seigneur qu’ils
[les marchands] puissent aller sauvement, car mout avroit li peuple de soufraite
se marcheandises n’aloit par terre. Et qui fet as marcheans aucun
tort ou aucun mesfet dont ils soient plaintif, les justices n’en doivent
pas ouvrer selonc les delais que coutume a ceus qui ont residens ou païs ;
car avant que li marcheant eussent leur droit de leur mesfis par ples de
prevostés […] pourraient ils perdre par le delai tant qu’il
en leroient leur droit a pourchacier, et ce ne seroit pas li proufis des
seigneurs ne du commun peuple. »
Coutume de Beauvaisis, n°XXV §718 (milieu du XIIIe siècle)
« Pour obvier à l’extraction et trãsport
hors de notre Royaume des matières, d’or & d’argent, & autres
dommages que la chose publique souffroit… »
Charles VIII, 1494
Deux citations choisies arbitrairement, presque piochées au hasard, pour illustrer la formidable persistance d’un vieil argument : la vigueur du commerce est l’origine (exclusive ?) du bien commun, du « proufis des seigneurs [et] du commun peuple ». Dans les deux textes dont sont extraites ces citations, l’argument sert à justifier la mise en place d’un régime de droit extraordinaire destiné aux marchands. C’est un moment historique: marginalisés, voire stigmatisés en raison même de leur activité commerciale, les marchands voient leur statut social se modifier radicalement (Galgano). De nomades que rien ne distingue des bandits de grand chemin, ils deviennent le soutien des Etats modernes par la grâce des seigneurs et de leurs impôts. Indignes parfois de la communion au corps du Christ, ils obtiennent du pouvoir temporel charges, magistratures et offices dans des villes qu’ils reconstruisent selon leurs besoins (Pirenne). Bref, les marchands forains deviennent (parfaits) négociants, banquiers (Le Goff).
Il n’est pas question d’écrire ici la très longue histoire de ce retournement de situation ; simplement d’inscrire le lien prétendu entre croissance du commerce et bien commun dans son écrasante chronologie. Pour en saisir toute la pesanteur, je propose de traverser mentalement cinq siècles. 1950-1980 : croissance, hausse des salaires, inflation. Les mots ont changé, mais le vieux souci de Charles VIII est en passe de trouver sa solution : le « transport hors de notre Royaume […] d’or et d’argent » n’est bientôt plus à craindre ; les institutions rescapées des accords de Bretton Woods (1944) veillent à la stabilité des échanges et à l’équilibre de la balance des paiements. Les antiques dispositions de la coutume de Beauvaisis en matière de droit des marchands sont enfin respectées (Ferrarese) : un droit transnational s’érige, débarrassé des procédures de « ceus qui ont residens ou païs ». Le GATT et ses avatars remplacent les « ples de prevostés ». Le commerce ainsi triomphe pour le bien de la « chose publique ».
Pourtant, ce n’est plus (de moins en moins) pour soutenir les guerres de succession ou d’expansion territoriale qui marquèrent l’époque moderne, que les Etats ont besoin du commerce. Le produit de l’impôt n’est plus affecté à la mise en scène du pouvoir absolu. Non, si les Etats ont besoin du commerce, de sa vitalité et de sa croissance, c’est désormais pour sauver le bien commun des ravages du commerce lui-même. Pour le dire avec des mots contemporains : « L’Âge d’or du capitalisme eût été impossible si le consensus ne s’était pas fait sur l’idée qu’il fallait sauver l’économie de l’entreprise privée d’elle-même […] afin d’assurer sa survie. » (Hobsbawm)
Malgré l’absurdité, le vieil argument persiste. Chacun répète : la vigueur du commerce est l’origine du bien commun. Chacun se convainc qu’il n’est pas de bonheur social sans un commerce fort. Chacun accueille dans, sur, à côté de son logement une enseigne clignotante de supermarché. Chacun se transforme lui-même en bannière promotionnelle. Chacun chante ses slogans publicitaires favoris. Chacun hurle : Augmentons l’accroissement de la croissance ! Relançons la consommation et multiplions les consommateurs ! Et, faute d’avoir réfléchi au vieil argument : tout le monde crève la gueule ouverte.
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On m’accusera de tout mélanger, de donner une épaisseur historique à ce qui n’en a pas, de faire des raccourcis scandaleux, d’utiliser l’Histoire à des fins polémiques. Pour me défendre, je dirai d’abord le découragement qui saisit face à la double tâche de rendre raison de l’histoire pour se déprendre des vieux arguments et de combattre ceux qui, n’ayant que cela à faire, prétendent que l’Histoire est finie (Fukuyama) ou qu’il n’est pas de discours scientifique à son sujet (Hayden White). Pour une défense plus joyeuse, j’invoquerai Pierre Ménard, auteur du Quichotte et inventeur de l’anachronisme délibéré comme technique littéraire, technique que Borges disait être de nature à enrichir considérablement la signification des œuvres d’art.
Frédéric Deshusses