sont toujours là les en-allés
(Remembrances)

 

 

 

 

Patricia Nichols

***

elle tombe la charogne humaine
comme du fumier sur les champs,
comme la gerbe derrière le moissonneur
et personne pour la ramasser !
Jérémie, 9- 21

 

Il n’y a pas de millions de morts. Il arrive des millions de fois que quelqu’un meure.
Etel Adnan

 

Les morts s’incrustent, se cachent dans les plis des rideaux, dans les yeux, dans l’épine dorsale. Nous n’en pouvons plus, des morts ; nous les chassons par la porte, ils reviennent par le cœur.
Et je mange la cuisine des morts. Oui, attablé, la serviette de toile autour du cou, rigolard, je mange leur cuisine.
A manger la cuisine des morts, et c’est l’enfance qui apparaît.
Jean-Yves Bériou

 

Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l’expérience qui se dégage de la douleur, et qui n’est plus la douleur elle-même. Ne pleurez pas en public.
Isidore Ducasse

 

  sont toujours là les en-allés
  sont toujours là
  agrippés aux parois huileuses de la mémoire
  à la recherche d’une écharde
  d’une fissure
  ou de la moindre turgescence

  d’une tumeur peut-être

  ils ne sont plus et plus ils ne sont plus
  plus ils sont là
  semblables à cette tache éblouissante
  fuyante insaisissable
  qui brûle et rampe derrière la paupière baissée face au soleil
  et déchire le regard de l’intérieur

  rien ne sert de fermer les yeux car le regard ne connaît pas de limites
  hors celles qu’il se fixe quand il se fixe sur lui-même

  rien ne sert de faire la sourde oreille car la moindre odeur fait un bruit assourdissant et les narines nous rappellent obstinément à l’humus 
  ce chant paradoxal qui sourd de sous la terre

  rien ne sert de se taire car le silence n’est jamais qu’une parole dont on refuse d’entendre la rumeur enfouie sous le babil vain de ceux qui se croient seulement vivants

 

 

(le Père)

 

 

  En cette année deux mille et quelques éclaboussures 
  du sang
  du sang partout
  du sang sur les érables du crépuscule où l’automne flambe tel un oiseau jeté contre les murs
  du sang sur la bouche des femmes meurtries de devoir sourire tandis qu’on leur fore le ventre
  du sang
  la mort
  la mort bien sûr 
  que faire avec 
  comment faire sans
  et s’il arrive que la mort au lieu de tailler au plus court par le chemin du sang et son inévitable beauté emprunte les chemins du froid de la faim de la corde du feu ou même du gaz
  il lui arrive aussi de faire son nid dans le cœur même du vivant
  dans ses entrailles
  dans un corps
  celui du Père par exemple
  qui enfle et gonfle et d’où le souffle ne parvient plus à   s’échapper
  un corps-prison tapissé de tissus pourrissants qui nourrissent la mort comme la terre nourrit la vase
  et tandis que la mort creuse de multiples galeries sous ses ultimes faiblesses
  dans ma poitrine une brise se lève
  un souffle nouveau
  une obscène bouffée de vitalité m’augmente et me renforce
  une étrange manière de joie me travaille à la mesure de la    douleur qu’éprouvent mes sens devant les souffrances du   Père
  son désespoir las
  car je me suis longtemps nourri de sa perte
  aussi je ne puis ni ne veux oublier le temps béni de sa longue agonie
  temps sacré s’il en est
  temps précieux comme une lampe torche agitée dans la nuit indiquant que quelque part une existence refuse de mourir et néanmoins sans rémission s’en va s’éteindre comme une histoire s’épuise à se raconter
  temps vertigineux dans lequel la solitude et le désir
  la détresse et l’exaltation
  la lucidité et l’illusion
  le mensonge et l’aveu se livrent à de furieux accouplements
  et de leurs unions naît
  dans la tristesse et la désolation
  le sentiment troublant d’un bonheur meurtrier
  tant qu’il est encore temps je ne veux pas rater cette occasion de me fabriquer de vrais souvenirs
  même si je n’aime pas les souvenirs qui surgissent et envahissent le présent avec la violence d’une armée d’occupation
  (ô comme j’aimerais parfois devenir très vieux et ne plus rien savoir de ce que je sais)
  ce soir dans ma campagne
  entouré de livres et de notes
  ma tête est une machine qui rumine des pensées tirées telles quelles d’un sac à linge sale
  une âcre odeur de fatigue s’en exhale
  je tente jusqu’à pas d’heure de combler avec du sable et les cailloux des mots le lit à sec de mes nuits trop profondes

  me relisant je constate que mes mots prennent parfois l’apparence de policiers
  ils cognent violemment à ma porte certains petits matins à peine ai-je le temps de m’habiller ils m’embarquent menottes aux poignets vers d’étranges destinations dont ils sont chargés de me faire partager l’impossible vocabulaire
  bien sûr ce n’est pas moi qui me suis retrouvé à Westerbork ni à Auschwitz ni à Hiroshima
  ni bien sûr au fin fond de la Kolyma
  ni même à Ostia
  ce n’est que ma parole
  ce n’est que ma parole qu’ils emmènent
  en attendant que je règle l’improbable rançon d’un livre dont je ne possède pas la première page et dont je ne suis pas certain
  dont je ne serai jamais certain
  de saisir plus que l’ombre portée d’une réalité qui me dépasse et que j’absorbe néanmoins

  ainsi ce soir je me nourris de l’Image du Père tandis que devant ses yeux se dresse
  invisible à tout autre qu’à lui-même
  du moins l’espère-t-il de toutes ses dernières forces tout en   sachant pertinemment que cet effort est voué à l’échec
  un miroir dans lequel il découvre avec une impuissante et sourde rancœur un visage maculé de chiures de mouches
  incapable de se rassurer à l’idée que cette image n’est peut-être que la victime virtuelle du vieillissement du tain piqueté d’un irrémédiable délitement
  il regarde avec un désarroi morbide sa grosse tête de martyr fichée sur un corps de bouddha avachi coincé dans une position dans laquelle aucun être au monde ne supporterait l’idée qu’on le trouvât mort 
  assis sur la cuvette des chiottes
  à deux pas de l’autre monde se tient
  fort mal
  le corps du Père
  la chair baignant dans l’odeur des sécrétions qui dégoulinent le long des murs livrés au hasard d’une couleur sans nom
  la carcasse coincée dans des géométries dont le contour se tordent d’effroi au fond des yeux d’où le regard s’interrogeant suppute le néant

  comment peut-on finir d’aussi laide manière

  derrière la porte entrebâillée je ravale le ganglion de tendresse qui grossit sous ma langue tétanisée
  je tente d’adoucir cette gangrène d’amour qui grignote l’espace vide entre nous
  ce fossé creusé entre nos vies par les années
qui me paraît infranchissable
  cette maladie que je refuse de faire mienne contre laquelle nul ne  peut rien sinon gueuler
  gueuler chacun de son côté sans rien comprendre

  en dépit de l’essoufflement des perspectives je ne peux ni ne veux oublier ces moments d’apparent partage
   ces ponts de singe de la parole jetés de l’un à l’autre au-dessus du bruissement du monde
  je veux parler malgré la peur de ce regard oblique
 ce fer froid de la pudeur qui tranche par le travers le corps du Père d’où s’échappe une foule de morts
  tous ces morts
  muets
  tonitruants
  qui se bousculent se croisent s’ignorent se saluent
les voyant un à un surgir de sous tes draps qui ne dessinent   plus la forme d’un corps mais déjà celle d’une boîte
  voici que me revient la charge d’en faire ici le compte
  comme si eux-mêmes
  chacun séparément et tous ensemble
  savaient qu’ils pouvaient compter sur moi

  alors
  de jour en jour
  de nuit en nuit
  il ne me reste plus qu’à faire au bout du compte la part des choses
  la part impossible des choses.

 

Marc Delouze