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elle tombe la charogne humaine
comme du fumier sur les champs,
comme la gerbe derrière le moissonneur
et personne pour la ramasser !
Jérémie, 9- 21
Il n’y a pas de millions de morts. Il arrive des millions de fois que quelqu’un meure.
Etel Adnan
Les morts s’incrustent, se cachent dans les plis des rideaux, dans les yeux, dans l’épine dorsale. Nous n’en pouvons plus, des morts ; nous les chassons par la porte, ils reviennent par le cœur.
Et je mange la cuisine des morts. Oui, attablé, la serviette de toile autour du cou, rigolard, je mange leur cuisine.
A manger la cuisine des morts, et c’est l’enfance qui apparaît.
Jean-Yves Bériou
Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l’expérience qui se dégage de la douleur, et qui n’est plus la douleur elle-même. Ne pleurez pas en public.
Isidore Ducasse
sont toujours là les en-allés
sont toujours là
agrippés aux parois huileuses de la mémoire
à la recherche d’une écharde
d’une fissure
ou de la moindre turgescence
d’une tumeur peut-être
ils ne sont plus et plus ils ne sont plus
plus ils sont là
semblables à cette tache éblouissante
fuyante insaisissable
qui brûle et rampe derrière la paupière baissée face au soleil
et déchire le regard de l’intérieur
rien ne sert de fermer les yeux car le regard ne connaît pas de limites
hors celles qu’il se fixe quand il se fixe sur lui-même
rien ne sert de faire la sourde oreille car la moindre odeur fait un bruit assourdissant et les narines nous rappellent obstinément à l’humus
ce chant paradoxal qui sourd de sous la terre
rien ne sert de se taire car le silence n’est jamais qu’une parole dont on refuse d’entendre la rumeur enfouie sous le babil vain de ceux qui se croient seulement vivants
(le Père)
En cette année deux mille et quelques éclaboussures
du sang
du sang partout
du sang sur les érables du crépuscule où l’automne flambe tel un oiseau jeté contre les murs
du sang sur la bouche des femmes meurtries de devoir sourire tandis qu’on leur fore le ventre
du sang
la mort
la mort bien sûr
que faire avec
comment faire sans
et s’il arrive que la mort au lieu de tailler au plus court par le chemin du sang et son inévitable beauté emprunte les chemins du froid de la faim de la corde du feu ou même du gaz
il lui arrive aussi de faire son nid dans le cœur même du vivant
dans ses entrailles
dans un corps
celui du Père par exemple
qui enfle et gonfle et d’où le souffle ne parvient plus à s’échapper
un corps-prison tapissé de tissus pourrissants qui nourrissent la mort comme la terre nourrit la vase
et tandis que la mort creuse de multiples galeries sous ses ultimes faiblesses
dans ma poitrine une brise se lève
un souffle nouveau
une obscène bouffée de vitalité m’augmente et me renforce
une étrange manière de joie me travaille à la mesure de la douleur qu’éprouvent mes sens devant les souffrances du Père
son désespoir las
car je me suis longtemps nourri de sa perte
aussi je ne puis ni ne veux oublier le temps béni de sa longue agonie
temps sacré s’il en est
temps précieux comme une lampe torche agitée dans la nuit indiquant que quelque part une existence refuse de mourir et néanmoins sans rémission s’en va s’éteindre comme une histoire s’épuise à se raconter
temps vertigineux dans lequel la solitude et le désir
la détresse et l’exaltation
la lucidité et l’illusion
le mensonge et l’aveu se livrent à de furieux accouplements
et de leurs unions naît
dans la tristesse et la désolation
le sentiment troublant d’un bonheur meurtrier
tant qu’il est encore temps je ne veux pas rater cette occasion de me fabriquer de vrais souvenirs
même si je n’aime pas les souvenirs qui surgissent et envahissent le présent avec la violence d’une armée d’occupation
(ô comme j’aimerais parfois devenir très vieux et ne plus rien savoir de ce que je sais)
ce soir dans ma campagne
entouré de livres et de notes
ma tête est une machine qui rumine des pensées tirées telles quelles d’un sac à linge sale
une âcre odeur de fatigue s’en exhale
je tente jusqu’à pas d’heure de combler avec du sable et les cailloux des mots le lit à sec de mes nuits trop profondes
me relisant je constate que mes mots prennent parfois l’apparence de policiers
ils cognent violemment à ma porte certains petits matins à peine ai-je le temps de m’habiller ils m’embarquent menottes aux poignets vers d’étranges destinations dont ils sont chargés de me faire partager l’impossible vocabulaire
bien sûr ce n’est pas moi qui me suis retrouvé à Westerbork ni à Auschwitz ni à Hiroshima
ni bien sûr au fin fond de la Kolyma
ni même à Ostia
ce n’est que ma parole
ce n’est que ma parole qu’ils emmènent
en attendant que je règle l’improbable rançon d’un livre dont je ne possède pas la première page et dont je ne suis pas certain
dont je ne serai jamais certain
de saisir plus que l’ombre portée d’une réalité qui me dépasse et que j’absorbe néanmoins
ainsi ce soir je me nourris de l’Image du Père tandis que devant ses yeux se dresse
invisible à tout autre qu’à lui-même
du moins l’espère-t-il de toutes ses dernières forces tout en sachant pertinemment que cet effort est voué à l’échec
un miroir dans lequel il découvre avec une impuissante et sourde rancœur un visage maculé de chiures de mouches
incapable de se rassurer à l’idée que cette image n’est peut-être que la victime virtuelle du vieillissement du tain piqueté d’un irrémédiable délitement
il regarde avec un désarroi morbide sa grosse tête de martyr fichée sur un corps de bouddha avachi coincé dans une position dans laquelle aucun être au monde ne supporterait l’idée qu’on le trouvât mort
assis sur la cuvette des chiottes
à deux pas de l’autre monde se tient
fort mal
le corps du Père
la chair baignant dans l’odeur des sécrétions qui dégoulinent le long des murs livrés au hasard d’une couleur sans nom
la carcasse coincée dans des géométries dont le contour se tordent d’effroi au fond des yeux d’où le regard s’interrogeant suppute le néant
comment peut-on finir d’aussi laide manière
derrière la porte entrebâillée je ravale le ganglion de tendresse qui grossit sous ma langue tétanisée
je tente d’adoucir cette gangrène d’amour qui grignote l’espace vide entre nous
ce fossé creusé entre nos vies par les années
qui me paraît infranchissable
cette maladie que je refuse de faire mienne contre laquelle nul ne peut rien sinon gueuler
gueuler chacun de son côté sans rien comprendre
en dépit de l’essoufflement des perspectives je ne peux ni ne veux oublier ces moments d’apparent partage
ces ponts de singe de la parole jetés de l’un à l’autre au-dessus du bruissement du monde
je veux parler malgré la peur de ce regard oblique
ce fer froid de la pudeur qui tranche par le travers le corps du Père d’où s’échappe une foule de morts
tous ces morts
muets
tonitruants
qui se bousculent se croisent s’ignorent se saluent
les voyant un à un surgir de sous tes draps qui ne dessinent plus la forme d’un corps mais déjà celle d’une boîte
voici que me revient la charge d’en faire ici le compte
comme si eux-mêmes
chacun séparément et tous ensemble
savaient qu’ils pouvaient compter sur moi
alors
de jour en jour
de nuit en nuit
il ne me reste plus qu’à faire au bout du compte la part des choses
la part impossible des choses.
Marc Delouze