[…]
La sardine ne passe pas.
De larges exhalaisons me balaient le visage de bas en haut. La situation devient critique. Un mal de mer se suspend à mon cou. « Qu’ai-je fait de mon timon… » L’espace d’un instant un banc magnifique de petits poissons argentés inonde mon regard et va se perdre dans les flots translucides d’une grande étendue d’eau salée.
Le gouvernail mouline, je suis victime d’une vengeance océanique.
« J’adore Thelonious Monk !! »
Je souris à ma voisine d’un disgracieux mouvement de la tête. Tout doit rester ! Fermer les écoutilles ! Rester, dans la mesure ! Le menton accusant un très léger déplacement vers le creux du cou, les lèvres aussi soudées qu’un bocal à cornichons, se concentrer sur l’expressivité des pupilles et dire avec des yeux de noyée « …génial… »… Voilà.
………………
Je suis soulevée par une lame de fond.
« Scusez-mmh », dis-je les mâchoires serrées. Je me lève du sofa avec la grâce d’une ivrogne : déterminée mais perdue. J’abandonne ma voisine à la brise du large.
« Au fond du couloir, 2e porte à gauche… » Je lève la main à cette secouriste jazzy.
La houle est atroce, l’odeur ruisselante. J’aspire au calme du radeau de la méduse. Couloir, 2eporte, je m’enferme dans le noir, m’assoit sur le plastique souple du couvercle des WC. Le capitaine Némo a forcément dû consacrer tout un chapitre sur la question : « mélancolie aquatique ou la question du fétide en milieu clos ». J’ai une grande admiration pour Némo. Destin cruel. Fuite. Tout reconstruire. Dans un autre monde. Silence. De l’eau.
Petites inspirations régulières par les narines dilatées et maintenir le tout haut perché. Le jour de mon accouchement, à peine arrivée en obstétrique, l’on me pria de passer aux toilettes. « Il faut bien vider les intestins, alors voilà, prenez cela (elle me tend un petit coussinet allongé en plastique terminé par une trompe à embout suggestif), vous savez comment utiliser ? » Je suis un peu perplexe. Le jour où la moitié du monde devrait se tenir en haleine alors que l’autre répéterait l’hymne à la gloire de moi, je suis enfermée dans un WC exigu moi et mon gros bidon en avant, devant m’enfiler un tuyau par derrière. Vider le contenu du sachet via la voie rectale, s’asseoir en serrant les fesses pour que le produit fasse effet. Percevoir le monde de derrière la porte des WC et percuter la réalité inéluctable du bruit, du bruit que les water ne manqueront pas de dénoncer ! Plongeon dans la honte. Évanouissement de l’hymne et de la gloire.
Némo. Retour à la mer.
Une naissance à l’envers. La vision de cet accouchement tentaculaire me renvoie à mes propres nausées :
« Mon Dieu, pardonnez-moi de m’agenouiller devant un si triste autel… »
Mon estomac subit une déferlante qui clôt mon vague à l’âme.
………………
Impossible de me remémorer la suite.
Cela vaut peut-être mieux.
Tout aussi impossible de savoir chez qui la sardine a fini.
Nous étions tout un groupe et il faisait déjà si noir.
Un banc d’amis à la dérive.
Un convoi exerçant le cabotage avec enthousiasme, déversant sa cargaison de jeunes marsouins exubérants au troquet de chaque port. La liste des amis d’amis ne finissait pas. Nous la suivions consciencieusement. Retournant parfois plusieurs fois au même endroit : « Eh ! V’la les péniches qui nous reviennent ! Débarquez les cétacés ! »
Entre chaque escale, le frais de la nuit nous empoignait par les joues et nous promenait le long des rues comme un pion autoritaire traînant quelques vauriens chez le directeur. Une marche, des couloirs, des escaliers, des pas qui résonnent, des tournants, d’autres coursives, d’autres marches. Des éclats de voix, des rires, des jurons, des récalcitrants, des étourdis, quelques qui trébuchent et qui se raccrochent au convoi. Suffocation dans une salle surchauffée. Bain de foule sous une lumière tropicale. Et puis cela repartait. Une marche, la nuit qui pique la face, la rue, à nous seuls.
Souvenir de poser mes paumes sur les montants d’une magnifique porte cochère s’ouvrant sur une cour intérieure, de m’y incruster telle une cariatide. Le chargement arrière me propulsa d’un coup vers l’intérieur. Il y eut beaucoup de paroles vindicatives aux échos douteux mais déterminés qui finirent par nous rassembler dans une cage d’ascenseur. Jamais nous ne parvînmes à rabattre dans le bon ordre les battants multiples de cette antiquité ascensionnelle. Aussi la montée se fit-elle par l’escalier. Ce fut ma première pensée aquatique. « Une telle spirale architecturale est forcément, forcément… », m’entendis-je répéter spasmodiquement, « …forcément, la preuve de l’existence d’un gastéropode géant ! Et ! Sachant que les plus grands mollusques vivent au fond des océans, nous rejoignons les abîmes poséïdiques d’un palais visqueux… » , mes mains prenaient appui sur le mur humide des étages, doigts largement écartés, essuyant la surface de la paroi, « … habité par un gastéropode gigantesque ! Dantesque ! ! ?… » , ajoutai-je, me redressant et stoppant net l’ascension générale.
« Opération escargot !! » criai-je. S’ensuivit une pagaille directionnelle où certains reprirent leur route vers le bas. D’autres s’assirent. D’autres faisaient de grands gestes. D’autres imperturbables baissaient la tête et, épaules en avant, butaient sur le courant contraire.
« Montez, montez, bon Dieu !! »
« Descendez, descendez chez le gastéropode ! »
« Oui, tous chez les gluants ! »
Quand je repense à cette soirée, il me semble que nous avons passé une éternité dans ce colimaçon. Nous étions tous dans une grande exaltation, persuadés de vivre un moment clé d’une expérience mystique. Tout se jouait dans cet endroit, à cet instant, grâce à nous. Nous bouleversions les lois de la métaphysique. Nous inondions le monde d'un brouhaha affairé que nous jugions chacun aussi fondamental que digne des plus sauvages hilarités. Apparemment les locataires eux-mêmes se joignirent à notre messe, aux dires de la maréchaussée qui finit par trouver la porte du directeur, soulagée de nous y propulser et confiner. Dans un espace soudainement devenu étouffant et clos, flottait une odeur de varech et de transpiration.
« Qui veut des crevettes à l’ail ? »
J’eus une furieuse envie de me laver les mains. Je partis bras en avant à la recherche d’une savonnette. Il y avait un monde fou, debout contre les murs de couloir, en grappes sur les seuils des portes, en essaims dans chaque recoin, en amas à même le sol.
« Pardon, excusez-moi,..pardon, par-don… »
A quatre pattes au milieu d’un nombre impair de jambes, un avant-bras me repêcha :
« Si c’est du feu que vous cherchez, c’est une soirée non-fumeur ».
Belle voix grave de capitaine. Il portait à hauteur de son oreille gauche une assiette recouverte de sardines transpercées par un cure-dent. Un bel homme en débardeur orangé, aux gestes souples et gracieux, au crâne rasé, dont le bras replié sous l’assiette faisait ressortir un biceps rebondi. Sous le plat, des doigts de joueur de contrebasse ornés d’anneaux argentés. Il pourrait tourner dans un film de pirate, pensai-je, puis non. Mon regard venait de tomber sur des chaussettes violettes à l’aspect de racines rhizomiques. Relevée, mon attention se fixa sur le nombre de piercings qu’offrait l’oreille côté assiette. Je tentai en vain de comprendre quels replis cartilagineux étaient reliés par quelles boucles métalliques et m’aperçus, à travers la béance qu’offrait l’écarteur de son lobe, que chaque sardine était maintenue à flot par une bouée de concombres.
« Fascinant… », pensai-je tout haut, ma contemplation me faisant perdre de ma verticalité. J’attrapai l’un des flotteurs et m’y accrochai fermement jusqu’au lavabo.
Arrivée à destination j’aurais dû le poser. Je l’aurais oublié assurément. Mais très naturellement je portai à la bouche cette naïade et empoignai avec allégresse la savonnette. Quel plaisir de caresser ce galet odorant, de le faire rouler, glisser d’une paume à l’autre jusqu’à se ganter de blanc et laisser un mince filet d’eau tiède retirer doucement la mousse, doucement, tout doucement. C’est un délice que je répète tout au long de la journée sans excès maladif mais avec un bonheur consciencieux.
C’est à ce moment précis que le premier hoquet me surprit. Avec horreur mon regard se fixa dans les yeux ronds et absents que la vitre me renvoyait.
« ? !…. Oh ! C’est moi… » Je fermai les yeux de soulagement et retirai le cure-dent de ma bouche. Dieu ce fumet apocalyptique ! J’entrevis une poissonnière dans un petit village d’Armorique, le sachet de compost sur le balcon de ma mère et me ressaisis : lécher la savonnette ne me mènerait nulle part… ou beaucoup trop loin. Inspiration, je sortis stoïque de la salle d’eau, bien décidée à planter mon cure-dent entre les deux omoplates de ce maudit pirate.
Mon objectif meurtrier se perdit en route, je me souviens d’avoir fendu la foule, armée de l’épée-pieu, moulinant pour me frayer un chemin. Un havre, trouver un port et s’asseoir face à la brise. Un autre couloir, un courant d’air, une pièce oubliée par la foule, une lumière tamisée, une musique de piano-bar, un espace vacant sur le canapé de cuir noir, je me suis assise face au vent du large. Je fixais la nuit par la fenêtre ouverte…
Résonance de cette phrase, la dernière que l’on m’ait adressée, « J’adore Thelonious Monk ! », d’une voix trop haute de papier de verre. Mon regard imagine un veau d’or au centre du carré noir de la fenêtre, ces objets que l’on adore, la colère de Dieu. J’adorerais dire « j’adore la nuit », rendre un culte à cette fraîcheur, être "inconditionnellement fusionnelle" avec elle…
[…]
Pour l’oublier. Car elle était là.
Emplissant mon univers intérieur. En mon tréfonds, la sardine.
Alors j’ai quitté le port, j’ai marché sur la passerelle, puis sur le pont, je me suis guidée grâce aux bastingages jusqu’à la capitainerie où je m’enfermai dans le noir, assise sur l’écoutille.
Les amarres larguées, l’agitation du pont, le hissage des voiles, le clapotis sec contre la coque, le chant du vent, la houle de plus en plus forte, cela oui, je l’ai vécu.
Un vague souvenir pénible d’expulsion… comme un restant de bile sur mes lèvres… mes bras encerclant quelque chose de rond et de froid, l’écoutille ?… mes genoux à terre, la tête penchée en avant, fixant l’océan par cet accès à la mer, mes yeux embués par l’embrun…
[…]
La sardine s’est enfuie. J’en suis sûre.
Seulement, je ne vois pas, je ne vois plus.
Plus exactement tout est si parfaitement lisse et uniformément laiteux que je ne discerne rien. Humide et tiède.
Cela me rappelle une cage d’escalier en colimaçon.
En plus chaud. En plus vrai.
Le gastéropode géant.
Némo.
Destin.
Fuite.
Reconstruire.
Un autre monde.
Silence.
[…]
L’éclair d’un instant
Toucher un vif argent
Du bout des doigts…
[…]
De l’eau
Une savonnette
Mes paumes caressent l’infini…
La sardine a passé.
Kate Deléaval