Du mieux possible et comme une autre

 

 

 

Voilà. C’est l’histoire. Cette histoire-là. Et avec elle la litanie du monde. Vous auriez désiré une autre histoire ? Un autre monde, peut-être ? Mais ça ne se passe pas comme ça. Ça ne se passe jamais comme ça. D’ailleurs, ce qui se passe n’a pas à être expliqué. C’est juste des choses vécues, sur ça on ne reviendra pas, des bouts assemblés les uns derrières les autres pour donner quelque chose qui n’est même pas cohérent. C’est rien. C’est tout. Comme vous voulez.
Elle, elle n’explique pas. Rien. Jamais. Elle dit « là, il y avait une montagne » et, effectivement, il faut croire que là il y avait une montagne, et on se contente de cette croyance-là, c’est comme une foi. Une foi figée sur place, une foi sans transcendance, qui n’a rien à atteindre. Elle dit qu’elle ne joue pas aussi. On voudrait lui répondre que tout le monde joue, que ce n’est pas possible autrement, que sinon on resterait là à se demander à quoi ça sert, tout ça, pourquoi il y a soi et les autres et comment ça fonctionne. Mais elle ne ment pas, elle ne joue pas, elle ne vient même pas s’asseoir sur un banc pour regarder les autres jouer.
Elle a un visage pourtant. Ce qu’il exprime va au-delà des traits. Et puis le silence. Son silence. On pourrait écrire des livres sur ce silence. C’est comme un souffle, un peu rauque aussi car il ne se libère pas aisément du corps. Elle vit dans une sorte de survie de chaque instant. Elle voudrait qu’on l’aime et qu’on l’oublie, elle voudrait les deux dans le même instant. C’est foutu, elle peut pas s’aimer, juste se retrancher derrière elle-même. Elle a peur qu’on la confonde avec son attitude. Mais elle ne sait rien faire d’autre, ou plus exactement elle ne sent pas autre chose que cet état-là.
La vérité, c’est qu’en fait elle se moque de ce que pensent les autres. Même « les autres », ça ne veut pas dire grand-chose. C’est sûr, elle va craquer un jour, tout va s’effondrer, jusqu’au petit souffle rauque. Et puis non, ça continue. C’est ça qui est incroyable : que ça puisse continuer. Comme un rien, un rien donné qui ne serait jamais repris. Oui, ça continue, et il lui faut sourire, et prendre le temps de se donner une apparence, et devenir complice d’elle-même à défaut d’établir des liens, et dire des mots, et c’est comme un épuisement de très longtemps, comme une malédiction qui tiendrait lieu de fil conducteur. Une malédiction comme une lune qui serait sortie de son orbite.
Personne ne peut rien contre ça. Il y en a toujours un qui croit que oui. Il fait le pitre, en fait. Il veut résoudre par la logique une équation insoluble. Il ferait mieux de se pencher là-dessus comme on se penche sur l’éternité. Et jeter des petites pierres blanches sans attendre d’écho. Mais ça effraie tout le monde, ça. L’absence d’écho. Comme s’il n’y avait pas assez de bruit autour. L’obscurité et le silence, ça leur fait tous peur. Alors ils se sauvent, ils vont dans la lumière, ils achètent des armes, ils se regardent dans les miroirs, ils font des enfants pour être sûrs d’avoir du bruit, pour ne plus se sentir seul, cette solitude-là qu’elle leur a montré du doigt. C’est formidable, cette violence-là.
Lui, il ne vaut pas mieux que les autres. Il aime les cimetières, mais ça ne rend pas silencieux, où alors quand on s’y installe à demeure. Il est curieux, ça prouve au moins qu’il est en vie, c’est tout ce qu’il lui reste, la curiosité. C’est ça ou l’ennui, et des fois c’est l’ennui, alors il se sent prêt à son tour à acheter une arme. Il voudrait faire un trou, un joli trou rouge, il aime bien cette idée du trou, alors que la réalité c’est quelque chose de beaucoup moins précis, de moins net, de plus sale, c’est pas grave, ça devient le problème des autres. Un jour il la rencontre et elle dit quelque chose, deux mots qu’elle aime par-dessus tout, « âge et lune » et alors il pense qu’il a du temps pour le trou, mais déjà il commence à faire le pitre, il ne le sait pas encore.
Après, il la voit, toujours la nuit, c’est-à-dire qu’il ne la voit pas mais qu’il la regarde et que dans ce regard il y a quelque chose qui naît, pas forcément ce qui lui fait face, on peut penser que ça se passe ailleurs. Puisqu’il n’a plus le désir de l’arme, il veut lui faire un enfant, oui, tout de suite, comme une compensation, une exigence de l’au-delà de l’existence, une évidence aussi. Ce désir-là, ce n’est pas pour se sentir moins seul, mais plus près d’elle encore. Et c’est ça, faire le pitre, c’est vouloir aller au plus près alors qu’il n’y a pas de lieu ni de temps de la rencontre vécue. Non, rien, que de l’impossible à mettre de côté, du désir en souffrance, de la poésie qui s’épuise.
Un jour elle dit « regarde ma colère. Elle est très grande. Et elle va durer. » Il les trouve belles, ces trois phrases-là, cette colère qui dure alors que rien ne dure, cette colère plus forte que le rien, comme si elle était vivante, une colère délectable et qui ne pense qu’à détruire – cette autre déclinaison du verbe « construire ». Et puis voilà que la colère passe, elle aussi, et alors il comprend qu’on ne peut pas détruire non plus, et qu’il y a donc aussi une impuissance à construire. Après, il lui pose des questions, c’est comme une maladie, des questions encore, elle répond quand elle veut, elle ne répond pas, il ne se souvient même plus des questions, il veut lui foutre la paix et puis il revient à la charge, il ne sait même plus pourquoi, c’est plus fort que lui, oui, c’est ça, plus fort que lui, alors il comprend qu’il n’est pas très fort, même s’il ne s’intéresse plus au question, même si, au-delà, c’est de savoir si elle va répondre ou non qui l’intéresse.
Un jour, c’est fini. Il ne sait pas s’il doit se sentir soulagé. Il devrait. Et puis non, parce qu’il pense au trou rouge. Une circonférence nette et précise. Pas à cause d’elle, surtout pas, mais à cause de ce qu’il y a autour, ce monde-là, ce dont il ne veut pas. D’ailleurs, il ne veut rien. Et puis à nouveau elle. De toute façon, elle. C’est suffisant de savoir qu’elle existe, il lui a dit déjà. Elle, elle a dit l’inutilité des fleurs, celle des repas partagés, du partage qui ne partage rien. C’est elle qui a raison. Alors oui, ce savoir-là de son existence à elle. Avec un autre, pourquoi pas. Sa présence à elle ailleurs, ça ne le désespère pas. Elle fait ce qu’elle veut. Peut. Voilà. Et lui, il écrit. C’est ce qu’il peut, lui. Ecrire. Tout ce qu’il peut.
C’est ainsi qu’il la caresse encore. Elle doit marcher quelque part. Et voilà pour une ligne. Elle doit s’allonger sur les tapis. Encore une ligne. Elle doit l’oublier. Toute une phrase. Elle s’est blessée à la main. Vous voulez que je mette un point ? Une virgule, peut-être ? C’est quoi, cette histoire ? Elle peut tout faire, oui, mais pas sortir de l’histoire, même si c’est juste des mots, des mots qui ont plus de sens que la vie même. S’il cessait d’écrire, il cesserait de percevoir le souffle, le silence, il la perdrait. Il l’a déjà perdue. Mais jamais l’écriture. Alors, il faut bien qu’elle soit là aussi, quelque part, dans la confusion des mots, dans ce qui vient d’il ne sait où.
Elle a mis son doigt sur le trou rouge. Et lui son oreille contre sa gorge ouverte.

 

Lionel Chiuch