… une autre fin à l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin¹

 

 

Reviens ! Reviens ! criait la trompe.
La trompe ne sonnait plus… 

 

C’était la solitude totale.           
Dans l’air vif de la fin de nuit, elle trottinait frileusement, presque sur place, dans l’herbe verte humide ; elle sentait les odeurs, odeurs de plantes nouvelles, la traversant d’un coup de part en part. Entre deux ivresses, elle humait l’air, regardait un peu autour d’elle, entendait la clameur de quelque oiseau s’éveillant, rare à cette altitude. Elle n’avait aucune mémoire.
La lumière aussi changeait, l’aube soulevait des voiles. Le soleil n’était pas encore apparu. Tout était calme.

Monsieur Seguin, fatigué de sonner la trompe « Reviens, reviens ! », s’était mis en route vers le sommet, espérant y retrouver la chèvre.

Le loup était rentré à sa tanière, ou rêvassait sous un taillis à une aventure éventuelle, ancienne, qui lui rôdait par l’esprit.

Monsieur Seguin, essouflé de monter vite, impatient de savoir s’il retrouverait sa compagne, s’assit abruptement sur une corne de rocher et s’alluma une pipe. Il pensait à sa fille en ville, aux frais du mariage, aux rouages des temps et de la société.
Presque par inadvertance, son pied sur le chemin avait heurté un son qu’il connaissait bien, et machinalement, il ramassa la clochette qu’il mit dans sa poche. Il repensa au film qu’il avait vu hier soir. Les documentaires l’intéressaient plus que la fiction. Il avait vu la télévision chez des voisins. Il n’en avait pas. Au retour, il avait constaté la disparition de sa bien-aimée.

Plus haut, l’encolure libre, la chèvre valsait doucement de touffe en touffe. Sa mort était-elle péméditée du monde entier, en fait, elle n’en savait rien. Cette prédiction n’avait laissé en elle aucune trace. Elle était faible et légère en haut des choses, en un lieu tout à fait différent de son lieu habituel, du pieu où elle tournait en rond.
Elle se laissait porter par des impressions rapides, dépourvues de brutalité.

Monsieur Seguin montait la sente, s’arrêtait souvent. Il voyait des brumes se dissiper. Il sentait s’adoucir la fraîcheur de la nuit : c’était le début de l’été. L’espoir de retrouver sa chèvre lui donnait le sentiment d’un but à accomplir. En général, bien que loyal envers elle, il avait une impression de déloyauté vis-à-vis du monde, ou du monde à son égard. Rien ne lui paraissait vraiment totalement clair.

Le loup grogna et pendant quelques secondes précaires, se tint endormi, sur le dos, pattes en l’air, ventre à découvert.
C’était un loup d’âge moyen, avec louve et louveteau. Un loup responsable.
Mais dans son sommeil, il faisait face au ciel, et un vent frais lui caressait le ventre. Il grogna et se retourna sur son flanc droit, du côté de la paroi rocheuse.

Monsieur Seguin s’était mis à siffler « S'è tu mi voli… ».

La chèvre avait trouvé un chou de montagne encore plein de rosée et elle le broutait, à petits coups réguliers.

 

Yona B. Chavanne

 

¹In Alphonse Daudet : Lettres de mon moulin.