Le déménagement

 

 

« Nous savons que la matière ' solide ' est en état constant de flux et de reflux ; les quanta apparaissent et disparaissent : nos atomes et molécules partagent des composants avec les choses autres, ' non nous ', qui nous entourent, etc. De sorte que les limites du réel qui nous sépare de tout ce qui est autre sont très floues, à supposer même qu’elles existent vraiment. »

Frank Lopin — Bohm et l’Ordre Impliqué

 

Au début ce fut plutôt furtif. J’entends, son déménagement. D’habitude, l’Ange Bleu se tenait là, tendrement illuminé, par vent, par pluie ou par neige, à travers les mille nuances capricieuses du temps, il ronronnait là au sec, tranquille et réconfortant. Plus fort, plus fiable que la météorologie. Ou encore les soirs d’été, quand mon ami Avven rentrait dans le quartier résidentiel où il se retrouvait à vivre presque inopinément, dans la grande chambre d’un appartement désert.

Souvent il était heureux de regagner ses pénates sa chambre presque vide où il ne manquait de rien. Mais il lui arrivait aussi de penser : « Sale quartier, froid la nuit pas de vie pas de bal populaire, pas de boîte de nuit. Des musiciens de jour, oui, à proximité des banques et des grands magasins, pas trop près, pour ne pas être chassé. Il y en a qui jouent avec plus ou moins de bonheur ; il y a ceux qui sont nés un accordéon dans les mains, mais il y a aussi les mendiants malheureux, persuadés qu’ils n’ont aucun talent pour la musique ; là parce que leur clan les dépose pour la journée, avec une guitare ou un triste pianola sur les genoux, à peine frôlés et qui ne servent qu’à fendre l’âme. Molestés le soir, quand la recette est maigre. Pas de cinéma, des restaurants ça oui toujours (en général trop chers pour mes finances !), un garage caché au fond d’une cour (c’est là justement je crois que l’ayant suivi un jour l’Ange Bleu habite), deux super-marchés, des boulangeries, trois fleuristes, des tabacs, des pharmacies, une librairie, tous fermés la nuit. A Buenos Aires il y a des lieux ouverts à n’importe quelle heure. » Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Je-est-un-autre se déplace au fil d’émotions diverses. Il frémissait « Buenos Aires, ma belle ville, ma belle amie… Est-ce que je connaitrai à nouveau mon pays ? » L’exilé nourrit en lui cette émotion que le séjour en terre étrangère lime ou exalte, c’est selon et des fois les deux en même temps. Le tango, c’est le désir et la nostalgie.

D’habitude, notre homme rentrait d’un pas vif dans le froid obscur en jetant un regard oblique sur la lumière rouge, les silhouettes assises, le garçon qui servait le soir, un Albanais géant appelé Michaïl, et les gens petits assis haut perchés au comptoir, souvent seuls. Entre deux aller-retours, Michaïl s’adressait à eux. Il leur parlait. On le voyait gesticuler à travers la vitre. Cette vision se recoupait avec celle du quartier chaud d’Amsterdam, les belles dames suaves pomponnées aux fenêtres, entourées d’une jungle verte d’où parfois sortait en glissant un vert anaconda lustré, qui venait se lover en silence autour de sa maîtresse ou de l’un de ses clients préférés, parfois le colonel Mac Gregor avec qui il lui arrivait de boire des verres ; fenêtres éclairées des ruelles de la proximité, et le long de certains canaux, au sud de la gare. Par là aussi, le Palais Rouge, sur le Konsiliengracht, où se produisent, entre autres attractions, des couples chargés de copuler devant une audience hypothétique, devant des rangées de fauteuils rouges plus ou moins habités. En compagnie galante, la situation l’avait gêné, héritage judéo-chrétien oblige, et le spectacle, réitéré par plusieurs autres couples, lui avait aussi donné un méchant coup dans l’estomac. Surement même plus bas. « Oui l’excitation gagne aussi les glandes, en dépit de ma propre volonté. » Et son cœur ce jour-là s’était senti triste. Mécanique du sexe ou désir amoureux ? D’autres mémoires associatives, des fumets, des musiques, les effets de lumière, les gens, visages ébouriffés, toutes sortes de visages : ces mémoires venaient alléger la crudité du moment. accompagnées d’émotions dont il percevait la danse, la Lîla, le jeu espiègle ! Et justement, il adorait jouer. Au backgammon surtout, autrement dit au jaquet, qui permet de se reposer mentalement dans le haut lieu des chiffres et de l’espace à travers lequel les dés roulent et les pions se déplacent selon des modalités qui font loi. Dans sa passion, il passait des heures à jouer au backgammon, même avec le plateau vertical, les dés, les pions et les sons factices du backgammon de l’ordinateur, et il lui était arrivé de gagner sur l’ordinateur beaucoup plus que la seule chance explique. Perdre aussi d’ailleurs, et à sa grande rage.

Ludicité, ma sœur, « blessure la plus rapprochée du soleil », comme écrit René Char… et la déesse, l’étoile brillante qui parfois l’accompagne. Il y aurait bien d’autres histoires à raconter au sujet du jeu, mais le temps presse car l’Ange Bleu est hors de portée, et nul ne sait où il est.

« Oui, ce Palais Rouge, ce théâtre du Loup des steppes… On se voulait dans une sorte d’esprit implacable. Fondamentaliste, situationniste, genre : on ne se laissera pas avoir. Mais on avait eu en même temps un désir équivoque, et on a ressenti une sorte de malaise. Le manque d’aération de la salle. Pour me rassurer, Pierito a posé sa main sur ma cuisse. Je n’ai pas pu aimer, sauf un couple, ces acteurs d’un acte fondateur triste, solide, obligatoire et salarié. Une mise à nu où l’on ne voyait rien. Trop réaliste ! Cela fait penser aux énormes tuyaux du Lep, le grand laboratoire du Cern… Un laboratoire dynausoresque, enfoncé bien profond dans la terre, sa coupole ouverte sur un rond de ciel vide, pour tenter de traquer la presque anti-matière. Une cathédrale de la science contemporaine. Une sorte de beauté, d’absurdité compacte. Un équipement immense pour une traque aux corps subatomiques… dont on n’est même pas sûr qu’ils existent… On suppose qu’ils existent. On les fait exister en les regardant. Une cathédrale électrique et électronique de distances et de vitesses construite en longs boyaux souterrains pour traquer la lumière… » Ainsi Ilke disait.

Depuis lors, que d’événements, de tasses de cafés, de verres de vin, d’heures, de conversations… L’Ange Bleu, alors tout près, veillait.

Veillait sur les souvenirs. Sur les gens attablés aux terrasses. Un groupe d’amis. L’un d’eux dit à mi-voix : « Surtout faites comme si elles ne nous avaient pas vues… »

- Mais elles nous ont vues !

Et lui, tremblant : « Tu crois ? »… l’une d’elles, la plus belle, lui fait un petit clin d’oeil en passant. « Parfois, ici même, lui dit-elle, dans ce lieu si familier, j’ai peur. Des ombres qui bougent. Des arbres qui se secouent. La peur engendre la peur ! La nuit et sa sombritude, avec ou non la lune. » La lueur orange de la ville étrangère. Etrangère qu’il aime bien découvrir à ses dépens, en catimini. Pas de trop près.

Les quelques étoiles qu’on voit depuis là. Longer le trottoir, sensible au bruit de ses propres pas, comme quand on sort du cinéma. Une sorte de transe superstitieuse, faire attention de ne pas écraser qui que ce soit : ni araignée, ni moustique, ni papillon. Rien de vivant. Penser à sa main gauche, à l’épaule derrière laquelle la mort sur nous veille. Faouzi disait alors « Et bienvenue à elle, saluez-la quand elle viendra ! ». Il est mort à 49 ans. Ne pas marcher sur les lignes, traverser la route invisible, puis la cour pavée assez grande, avec ses buissons et ses lieux de pouvoir. Une manière urbaine d’aiguiser l’attention. La clé, introuvable. Il ne se passe presque rien, mais tout est dangereux. Il fait sombre. Il fait nuit. L’ennemi attaque à votre insu.

Une fois passé le seuil, la grande porte de verre se referme automatiquement après quelques secondes et dans un son cassant. Le hall en marbre luit, les miroirs, la silhouette, plus ou moins aimable selon les soirs qui s’y reflète, la fresque en cuivre, une sorte de porte des jugements.

« Tout cela est du solidement dur, pense-t-elle, après l’amour dans les jardins, la vie cruelle et courtoise de la nature. » Le danger est partout, en ville plus présent qu’ailleurs. « On sort, on est dans le frais, sous le ciel, et tout de suite à droite, il y a le grand buisson du romarin. Tout en fleurs, fleurs fines, violettes et gracieuses, dans le vigoureux vertical branchage sombre, sa senteur. » La nuit est vaste. Le ciel est d’août. Elle tourne entre ses mains une pierre, une plante ou un morceau de bois trouvés par simple connivence. Sentir, surtout ne pas parler.

***

Avven a regagné l’appartement vide, à part le lit, une table, deux tabourets et des rayonnages, puisqu’il a vendu petit à petit les meubles, ainsi que les quelques milliers de livres, fiction et non fiction, qui occupaient ces lieux – les bibliothèques restent toujours difficiles à caser. Il y a encore quelques plantes, et le drapeau PACE flotte en cette nuit d’été au balcon dans le vent du nord-est. Il flotte aujourd’hui élargi, mais parfois il se ramasse sur lui-même, comme consterné, et alors on voit bien que la paix c’est pour dans longtemps.

Avven boit un verre d’eau, s’allonge sur le lit les yeux ouverts et laisse plâner son regard sur les rayonnages vides des biliothèques béant à travers l’obscurité. La nuit vit.

Ainsi, l’Ange Bleu a dû s’absenter, pense-t-il. Pour quelques jours, est-il placardé sur la porte, indépendamment de notre volonté. Quelqu’un, ou quelque chose, s’est mis en travers. Empêchant la petite gare dans la nuit de briller. Ils en restent inquiets. Désemparés. Plusieurs habitants du quartier ressentent peu ou prou la même chose.

Comme un signe du destin reflétant un changement des temps à venir dans leur existence.

Le patron, un taré de football et de cinéma, les après-midi de grand match réunissait des amis au pied de la télévision haut placée, et tous hurlaient au moindre signe de but, chacun selon sa conviction personnelle. Ils hurlaient, dit-on, comme des loups. Comme des chiens aussi, les nuits de pleine lune, dans la campagne. Il y avait placardé contre les murs, et sur les vitres, de grandes affiches annonce de films, et des photos de studio, souvent le visage seulement, d’acteurs connus, voire très connus : Stefania Gotringberg, Ella Glaut, Hump Falcon, Dietra Olingerriw, et aussi quelques poètes ou chansonniers : OldWood, Augusta Le Petit, Geraldina Rosa, célébrant ensemble une rencontre courte et inattendue autour d’un micro central dans un studio de radio. Un fou bon vivant, un peu obèse, dégingandé. Son épouse, large de hanches, déambulait gentiment. Il y avait aussi un portrait de celle qu’on appelait la Marie Mer, celle qui comprenait presque tout, aimant chacun à sa démesure, auréolant toujours l’assemblée de mystère.

Il advint même, grâce à elle, quelques rencontres sans futur, instants d’amour, pur ravissement ! On retournait chez soi à pas lents, portés par l’ardeur. Nul ne savait pour sûr l’origine de cet état. Mais on cherche quand même à comprendre son secret. On essaie de s’y plonger. Et il échappe, il court toujours !

« Il y avait aussi cette affichette où Fagg, Bosh et sa conseillère en armement servent d’appât à Meteor’s Struggles » rappelle Mister Jerry Vieillet, un habitué. Un Ecossais peu exemplaire. Ils se tiennent tous devant la porte, assez désolés, dedans, déjà, le décor commence à se défaire.

« Bien sûr c’était avant la guerre. Depuis là les choses se sont nettement gâtées. Des apocalypses pendant que la technologie la plus meurtrière et raffinée, hypermédiatisée, tombe en pluie de bombes sur la vieille Bagdad et aussi chez nous, à domicile (mais ça fait moins mal), comme le gigantesque feu d’artifices d’un apprenti sorcier. Ah la sale fête ! les Bagdadiens sont là, résistent, ressuscitent, abdiquent, courent, déménagent ou se terrent. A voir les minces soldats de la coalition, le contraste est frappant avec la maturité des femmes et les hommes de Mésopotamie. Les obus, les missiles, les kalachnikov pétaradent, la fumée du pétrole obscurcit la vision, les corps blessés envahissent les couloirs d’hôpitaux, les pillards pillent les laboratoires, un asile d’aliénés est envahi et vidé. Ils emportent avec eux la nourriture des malades et des specimen de germes dangereux. Les Coalisés ouvrent, dit-on, la porte du musée de Bagdad, notre berceau d’humanité, et arrachent un petit souvenir aux demeures administratives et seigneuriales du dictateur déchu. Les tanks de la coalition rôdent avec circonspection. La foule qui jubile autour de quelques marines et de la statue déboulonnée du commandeur, voilée comme une veuve par le drapeau de l’avenir, n’est en fait, à y voir de plus près, qu’un groupuscule dans l’angle d’une large place désertée tenue à l’abri des intrus par quatre chars. » L’Ange Bleu vit alors en cachette. Chacun dans cette histoire fait l’expérience de ses daïmon, de son désir de paix et son désir d’amour, de ses parts d’ombre, de tristesse, de lâcheté, de faiblesse, de colère, de violence, et avec tout ça ensemble, d’humanité. Avven s’endort. Il rêve que l’Ange Bleu le conduit dans un endroit où il n’a jamais été.

A six heures du matin, le concierge le réveille. Il vient de la part du propriétaire. Avven n’a plus payé son loyer depuis deux mois. Il a deux semaines pour partir.

 

Yona B. Chavanne