Je viens d’arriver et tu es déjà soûl. J’aurais dû l’entendre à ta voix au téléphone, j’aurais dû hésiter au moins avant de venir. Mais non, j’ai plongé sous la douche, j’ai retenu mes gestes, ne pas laisser mon corps être submergé par la joie. Pas le temps de choisir des vêtements, je pars hirsute, un nuage sous les pieds, avec la certitude absurde qu’un ange me protège au coin de la rue. Rien ne peut m’arriver.
Alors, combien de bières aujourd’hui ? Tu les ouvres les unes après les autres. Tu bois quelques gorgées et puis tu vas dans la cuisine pour en chercher une nouvelle. A l’instant où tu me dis bonjour, tu as les plus beaux yeux du monde. Je prends tes mains brûlantes pour les mettre contre moi, je tends mon corps souple comme celui d’un chat. Nous sommes deux siamois mal décollés ; vite, se frotter les cicatrices l’une contre l’autre, se retrouver.
Ce soir il n’y a rien que je puisse dire, mon silence est ma seule prison, parce que je sais que ce n’est pas la peine, qu’on ne se rejoindra pas autrement qu’entre les draps. Tu te démènes devant moi, c’est la démonstration totale d’un sauvetage en urgence. Voilà ce qui arrive quand la douleur est trop forte, quand la panique te saisit et que cette vie te crache à la gueule encore et encore, sans jamais lâcher prise. Oui, oui, je vois bien qu’il n’y a rien à faire d’autre que te regarder.
Tu as empoigné ta guitare pour jouer quelques chansons – paraît que t’en connais des centaines – et ta voix fendue depuis ton premier cri vient se planter entre mes omoplates. Mon rire te fait sourire et baisser la tête, comme un enfant pris en faute. Quand ton regard tragique plonge sur moi, me saisit comme un crochet, je n’ai plus qu’une seule envie, c’est que tu me déshabilles, que tu me caresses. J’ai oublié tout le reste, je ne suis venue que pour ça. Il n’y a plus rien d’autre à faire maintenant que je suis là devant toi, qui ouvres une nouvelle bière, qui fume une nouvelle cigarette – le mégot déposé à terre, dans une flaque d’alcool qui ne s’est pas encore perdue entre les fissures du plancher.
Ton agitation me paralyse, me fige dans mon désir. On dirait que je tire la langue après une goutte d’eau, tu es un lac dans mon désert. Tu tournes autour de ma statue, embué de partout. Je saisis tes mots d’amour entre deux phrases insensées, mais que pourrais-je bien répondre ? Et je comprends si bien les gens qui boivent ensemble, pour se rejoindre, ne pas laisser se creuser le fossé.
Tu sais, ce soir je m’en fous pas mal, parce que j’ai trop envie de toi. Quel que soit l’état dans lequel tu es, je m’en fous tellement, je veux juste que tu me prennes, le plus vite possible, avant la fin de la nuit, avant que tu sois trop soûl pour y arriver. Il pourrait se passer à peu près n’importe quoi, moi je suis là, je suis patiente et persuasive parce que je sais que tu as envie de moi, que rien ne te ferait résister à mon corps mince et musclé. J’ai le privilège de la jeunesse et du plomb dans la tête, assez pour savoir ce que je veux, sans regret, sans morale : le plaisir immédiat des condamnés à mort.
« Tu es belle comme un ange. » C’est ça, dis-moi encore que je suis belle et que je te plais, parce que j’aime ça. J’aime distinguer le désarroi dans ces paroles-là. « T’es tellement belle, c’est hallucinant, tes fesses sont hallucinantes. » Qu’est-ce que t’attends pour venir me déshabiller ? C’est pas tous les jours qu’une fille se love sur ton lit, complètement offerte. N’importe qui le verrait dans mes yeux, que c’est ça que je veux.
A chacun de tes baisers, à chacun de tes gestes, ta main entre mes jambes, et mes jambes se dérobent sous moi, comme si mes reins et ma croupe avaient pris feu. Toute la charpente qui va s’écrouler. C’est certain, encore un peu et je me frotte l’arrière-train sur le sol en miaulant. C’est à cause de mon ventre qui se souvient si bien, et il gueule après toi pour que tu viennes. Aucun doute je le reconnais, c’est bien lui, c’est ce sexe-là qui me fait jouir, c’est celui-là que je veux le plus vite possible, autant de fois que possible.
Je suis mouillée jusqu’au cerveau et mon cerveau est d’accord. Je suis décidée à tout piller, arracher jusque sur les murs le plaisir que j’ai repéré et ne rien laisser derrière moi. Une chasse sans pitié. Je suis venue, je ne repartirai pas les mains vides de toi.
J’ai le sexe étourdi de plaisir. On dirait que je ne pourrai plus jamais refermer mes jambes l’une contre l’autre. C’est la fête à la maison, on a fait un feu dans ma cheminée, on a mis les cadeaux tout autour et tout le monde sourit d’être au chaud à l’intérieur, on boit et on mange jusqu’à s’en faire exploser la peau, plus rien ne compte que l’instant présent.
Demain matin je m’en irai pour rejoindre ma vie, demain matin le monde recommence à tourner. Je vais me lever et il pleuvra dehors. Avant d’enfiler ma veste, je vais t’embrasser dans ton demi-sommeil. On s’appelle hein ? Oui, oui on s’appelle, et puis on recommence pour le temps qui nous reste à vivre côte à côte.
Je redresse mon capuchon pour protéger ma tête, mes écouteurs plantés dans les oreilles, pour adoucir le bruit du métro qui plonge littéralement devant moi et soulève en hurlant un vent désagréable et froid.
Céline Cerny