Ma mère a rencontré mon père quand elle avait quatorze ans. Lui vingt. Pour rire, elle a trempé son linge de bain dans la piscine et l’a essoré au-dessus du corps de mon père, absorbé dans sa séance de bronzage.
Il l’a embrassée à la tombée du jour, sur un pas de porte. Ma grand-mère les a surpris, a giflé sa fille et l’amourette a pris fin avec l’été.
Ils se sont revus quelques années après, ont décidé d’habiter ensemble. Ils ont vécu coincés dans un studio, en fumant des gauloises au réveil et en écoutant inlassablement les chansons de Daniel Guichard.
Ma mère avait vingt et un ans quand ils se sont mariés, mon père vingt-sept. En ce jour de printemps, elle portait un ensemble pattes d’éléphant jaune canari et lui une large cravate. Mes grands-mères rivalisaient d’élégance et de fierté contenue, mes grands-pères manquaient à l’appel. Aucun des deux n’a élevé ses enfants.
Comme ils étaient une dizaine, mon oncle a proposé une photo de groupe style équipe de foot. Il s’est accroupi en tenant un ballon et les autres se sont serrés autour de lui en souriant bêtement.
Je suis née l’année qui a suivi le mariage. Un bébé dodu à souhait, calme et en bonne santé. Et je fus l’enfant désirée de deux enfants qui, ayant grandi sans père et sans repères, ne comprirent pas vraiment ce qu’il leur arrivait.
Ma sœur naquit cinq ans plus tard, après quatre années de disputes et trois fausses couches, dont l’une se déroula aux toilettes (c’est ma marraine qui tira la chasse sans regarder ce qui flottait au fond de la cuvette). Ma sœur, bébé turbulent et fort chevelu n’en était pas moins adorable. Elle reçut le joli nom d’une fleur et me rejoignit dans cette famille d’enfants mal grandis.
Mon père disait que ce n’était pas sa fille, ma mère disait que oui. Un jour qu’il la portait dans ses bras, il la lâcha sans faire exprès.
Un an après, nous sommes allés vivre en ville tous les quatre et se sont succédées alors les jeunes filles au pair plus ou moins compétentes. L’une d’elle abandonna ma sœur dans un parc, sans sa culotte que je retrouvai dans un coin près d’une fontaine. Malgré mes pleurs, ce ne fut pas une raison suffisante pour renvoyer la jeune femme hollandaise qui nous laissait jouer avec des lames de rasoir.
J’ai sept ans, ma sœur deux. Ma mère vient me coucher avant de sortir. Ils vont tous les deux rejoindre des amis au bistrot d’en face qui s’appelle « Les trois Rois ». Elle me demande si je sais où c’est et me dit que si ma sœur se réveille pendant la nuit, et bien il n’y a pas à s’inquiéter, puisque je sais où ils sont. Au milieu de la nuit ma sœur se met à pleurer. Alors je me lève, je l’habille et je sors pour aller chercher mes parents. Il n’y a personne dans la rue et le restaurant en face de chez nous est déjà fermé. Je perds toute ma confiance et reste là sur le trottoir sans savoir où aller. Je suis en pyjama et je tiens ma sœur par la main. Une dame vient vers nous et nous demande ce que nous faisons là. Elle nous ramène à la maison, entre dans notre appartement et nous met au lit en nous bordant. Puis elle s’en va. Le lendemain matin, je raconte tout à ma mère pour savoir où ils étaient. Elle refuse de croire à cette histoire.
Lorsque j’avais huit ans, ma mère m’annonça son divorce. Je pris la chose avec philosophie et lui déclarai que c’était mieux comme ça. Les parents ne soupçonnent pas la sagesse de leurs enfants.
Dans son deux pièces au rez-de-chaussée, j’allais voir mon père tout à son malheur qui, le dos bloqué, se déplaçait à quatre pattes. Je lavais sa vaisselle et lui, en échange, me faisait des tartes aux pommes.
Les années du divorce sont mes meilleures années. On désire toujours ce qu’on ne peut pas avoir. Ainsi, comme ma sœur et moi passions une moitié du temps chez papa et l’autre chez maman, chacun des deux, quand venait leur tour, était ravi de nous retrouver.
C’est l’hiver de mes neuf ans et je gambade dans la cour en pantoufles chinoises de coton. Ma maîtresse d’école me prend par le bras et me demande si j’ai froid aux pieds. Elle a cet air anxieux des adultes préoccupés. Les enfants s’adaptent à tout mais changent de taille à chaque saison. Mes parents ont oublié de m’acheter des chaussures.
Après quelques années, après quelques amants, ma mère s’éprit d’un jeune homme qui la battait. Un garçon assez stupide que je défiais du regard avec l’insolence de mes dix ans et que je surnommai Gargamel sans hésitation. Ce n’est pas un souvenir terrible car j’aimais montrer à cet homme qu’il n’aurait pas ma place, celle que j’avais construite sur les cendres d’un amour perdu dont j’étais le fruit. Après tout, j’étais plus solide que ma mère, plus sérieuse, plus décidée. Chaque matin je me levais seule et partais à l’école. Le poids de ma solitude était déjà enfoui au plus profond. Moi-même je ne savais plus où.
Tandis que ma mère et mon père se fréquentaient à nouveau, la puberté m’attrapa et me colla des poils là où je n’en voulais pas. Je n’étais pas la plus précoce mais tout cela m’effrayait. Qui allais-je devenir ?
Ce fut à cette période que sans nous informer de rien, nous vîmes ma sœur et moi, mon père passer ses week-ends chez nous. Du vendredi au dimanche soir. Apparemment, ils avaient jugé utile de nous informer du divorce mais pas de la réconciliation. Plus de séjour chez papa, plus de tartes aux pommes, plus de moments consacrés aux enfants.
En petit chef immature, mon père a assis son autorité sur le tabouret branlant de notre quatuor dissonant, et puis il a assis la masse de son corps sur le fauteuil du salon, télécommande bien en main. Dans le même élan, ma mère a rejoint sa place de plaignante et, pour que tout soit à nouveau dans l’ordre, ils ont repris leurs disputes.
A l’intérieur de cette guerre en lieu clos, aux rôles biaisés, ma sœur et moi avons joué des coudes pour trouver une place que nous n’avons jamais eue. Avec la désarmante énergie de l’adolescence, j’ai plongé jusqu’à la noyade dans la révolte, tandis que ma sœur choisissait le chemin de l’échec scolaire. Mieux vaut parfois attirer la colère que subir l’indifférence.
Et toutes les deux nous avons grandi en boitant, tandis qu’ils s’enfonçaient définitivement dans l’entonnoir de leurs engueulades, largement arrosées d’alcool et de rancœurs sans concessions.
L’appartement de ma mère était devenu trop étroit. Mon père n’avait plus qu’un studio où nous n’allions jamais. Ils décidèrent d’emménager dans un duplex hors de prix, ce qui justifiait au quotidien l’avarice dont ma sœur et moi faisions les frais. C’est bien connu, les enfants prennent trop de place, donnent des soucis, coûtent beaucoup d’argent.
Mon père n’avait pas son pareil pour nous le faire comprendre, en entassant ses dettes et ses précieuses bouteilles de vin dans notre nouvelle cave, en refusant d’acheter les yaourts que nous aimions car ils étaient trop chers. Je mendiais un livre scolaire, une nouvelle veste.
Je me sentais seule. Je passais du père à la mère qui profitaient de ma présence pour se plaindre l’un de l’autre, ma mère surtout, qui en fit sa principale activité. Et je revenais de la bataille plus démunie encore.
J’ai seize ans et mon père pleure, accoudé à la table de la cuisine, la tête dans les mains. C’est une copine de ma mère qui a vu l’avis de décès et reconnu mon nom. Mon grand-père est mort depuis une semaine mais personne ne nous a averti. J’ai de la peine pour mon père et je regrette l’énorme gâchis d’amour. Mais cela fait déjà trop longtemps que lui et moi n’avons plus rien à nous dire tant il est sourd à ma détresse, tant il est égoïste, tant il boit, tant il cherche à nous soumettre, ma sœur et moi, à sa triste volonté. J’ai de la peine mais je ne vais pas vers lui car c’est déjà un étranger.
L’adolescence dure de longues années. Un soir de mes seize ans, j’ai claqué la porte, le plus fort possible pour qu’on m’entende bien, et je suis revenue au matin. Malheureusement, personne n’avait rien remarqué. Il a fallu attendre le moment où je pouvais payer seule mon loyer pour quitter la maison.
J’ai dix-neuf ans et je vais manger chez mes parents. Avant de partir pour traverser la ville, j’enfile mon manteau dans le couloir. Mon père vient vers moi, me tend un paquet de spaghettis avec cérémonie. C’est un cadeau, c’est pour m’aider un peu car mon budget est plutôt serré. Il a les yeux mouillés d’émotion et ma mère me jette un regard complice. Je prends les spaghettis que je fourre dans mon sac comme un talisman. Une fois dans la rue je fonds en larmes.
Pour mes vingt-deux ans, mes parents m’annoncèrent leur séparation officielle. Ma sœur en rêvait depuis des mois, elle ne supportait plus leur guerre ouverte dans laquelle elle était prise à partie. Ils déménagèrent et ma mère loua un petit appartement dont j’avais la clé.
Mon boulot d’étudiante était à deux pas et pendant ma pause de midi, j’allais parfois passer un moment là-bas. Un dimanche après-midi, ma mère est entrée avec un sac de voyage. Quand elle m’a vu, elle a fait la moue, un air de petite fille prise en faute, avant de m’avouer qu’elle avait passé le week-end avec mon père.
Avec l’âge, ils gagnent en rapidité ; cela faisait à peine quelques mois qu’ils étaient séparés. Tous les deux avaient décidé de me le cacher, au point de demander à ma sœur de garder le secret. Je me sentis comme une maman terrible qui va fouetter ses enfants si elle les trouve en train de sucer des bonbons après le brossage de dents.
Etais-je devenue si menaçante ? J’étais désorientée et je convoquais une ultime réunion de famille avec l’énergie engendrée par la blessure ouverte qu’il faut cautériser.
J’avais longuement préparé mon discours, je l’avais même écrit car je voulais qu’on m’entende. Je me heurtai au silence, aux larmes et à la conclusion définitive de mon père : les parents n’ont pas de compte à rendre, quoi qu’ils fassent. Après vingt ans de galère, ils ont retrouvé leur amour, car c’est depuis qu’ils ont eu des enfants que rien ne va plus entre eux.
Evidemment il fallait y penser. J’étais en morceaux car la tristesse avait vaincu la colère.
Ma petite sœur, ouvre grand la bouche, ouvre grand les mains ! Ruons-nous sur les miettes même si elles sont déjà tombées dans la poussière, car c’est tout ce que nous aurons.
Ils ont repris leur rythme de croisière. Papa passait ses week-ends chez maman, le fauteuil n’attendait plus que lui, un peu plus lourd, un peu plus somnolent. Ma mère avait désormais elle aussi son canapé et rêvait d’une deuxième télé. Et puis elle avait surtout toute la semaine pour se plaindre de lui auprès de nous. Le quatuor se réunissait deux à trois fois par année : anniversaires et noëls que j’ai appris à détester. Ma sœur quitta le navire sans trop savoir où aller ; on lui faisait comprendre qu’elle gênait.
Lorsque j’eus vingt-six ans, mes parents décidèrent de déménager. A croire qu’ils n’étaient bien que dans les cartons. On me dit que leur appartement était immense et qu’ils avaient acheté de nouveaux meubles. Chacun sa chambre, chacun sa télé, chacun sa boisson et ses somnifères. J’y allais quelques fois mais il n’y avait rien pour moi là-bas, rien qui m’appartenait, me montrait qui j’étais.
Pour mes vingt-huit ans, ma mère m’annonça qu’elle quittait mon père. Je réagis à peine. Cela me fit l’effet d’une énième pisse de chat sur la moquette en rentrant du boulot. Déménagement, disputes, dettes et nouveaux meubles. Tout cela se fit sans moi car nous n’étions plus au temps des tartes aux pommes. Ma sœur les menaça du doigt : C’est la dernière fois ! Si vous vous remettez ensemble, je ne vous adresse plus la parole !
J’ai vingt-neuf ans et mes parents se voient à nouveau. Il paraîtrait même qu’ils veulent s’acheter une maison. Je les vois comme deux petites poupées mécaniques qui rentrent l’une dans l’autre, avancent, reculent, avancent et renversent tout sur leur passage.
J’ai vingt-neuf ans et je mange une quiche aux légumes dans un tea-room avec ma mère. On ne s’est pas parlé depuis des mois.
J’enrage sur ma chaise car je sens venir en moi la petite fille anxieuse et délaissée que j’étais. Elle a reconnu l’odeur de ma mère et bouscule l’adulte que je suis devenue, étend ses bras, marche dans mon ventre. Elle a ce petit corps maigrelet aux cotes saillantes et aux joues rebondies. Elle a ces cheveux bruns et raides, mal taillés, au-dessus d’yeux immenses comme des radars.
Je lutte en sirotant mon café refroidi et en tétant une cigarette informe roulée à la hâte. Alors ma mère hausse les sourcils, soulève ses paupières fatiguées et me dit : « Ton père et moi avons réfléchi et on a réalisé que cette année, ta sœur et toi, vous alliez avoir vingt-cinq et trente ans. »
Elle fait une pause. Il est vrai qu’il s’agit là d’une révélation.
« Donc on a décidé de fêter ça. On a loué un refuge en forêt pour le vingt et un août, on a prévenu nos amis. Mes copines sont prévues pour les salades. On va faire une grande fête. C’est une fête pour les parents, pas pour vous, pas pour les enfants, pour les parents. Mais vous pouvez venir aussi si vous voulez. »
Ça y est, la petite fille m’a terrassée. Je souris platement, je dis oui, c’est sympa, je vais voir. Je me sens ridicule d’être dans une situation si ridicule. Quel chemin avons-nous pris pour arriver jusque là ? Je n’arrive rien à dire de plus.
En partant je n’ai qu’un seul regret : pourquoi ne lui ai-je pas demandé ce qu’elle voulait pour mes trente ans ?
Céline Cerny