Le colon

 

 

Quand ils sont arrivés ils étaient cinq, bottés de noir, chapeautés de blanc coquille, mouchoirs à portée de main. C’étaient des commerçants accompagnés d’un photographe, les plus vieux tenaient des cannes et l’un d’eux portait de fines lunettes rondes. Tous avaient le corps raide des hommes blancs.

Un petit garçon les a conduits au village en sautillant sur ses pieds cornés. Au milieu de la place, là où l’on se réunit autour du fromager, on les a installés sur des nattes et des tabourets bas pour leur servir de la bière de mil dans de petites calebasses. Puis il a fallu se lever pour saluer le chef. Les voyageurs, la tête haute, ont secoué les mains des anciens qui gardaient les yeux baissés en signe de respect.

Autour d’eux s’étaient réunis tous les habitants qui les regardaient sans sourire. Les petits enfants portés par les grands, les hommes séparés des femmes aux seins nus sur leur ventre musclé, les plus âgés assis en face des visiteurs, ayant plié sans bruit leur corps sec, et rangé leurs jambes sous eux. Certains fumaient une pipe en terre cuite.

Le plus jeune, c’était le photographe, qui avait ôté son chapeau pour éponger son front avec un mouchoir grisâtre de salissures. Sous le soleil, son crâne est apparu couronné de cheveux clairs et comme il était assis sur une natte, une petite fille lui a touché la tête pour sentir dans sa paume les mèches étrangement lisses. Quand elle s’est mise à rire, la main devant la bouche, le blanc a sursauté et rougit de surprise, de dégoût, d’avoir eu ces doigts noirs contre sa peau. D’autres enfants venaient autour de lui, appuyés les uns sur les autres. C’est à ce moment-là que sont entrés les musiciens. Ils se sont placés au bord du cercle formé par les villageois et le premier, torse nu, a poussé devant lui deux gros tambours qu’il a commencé à frapper à l’aide de bâtons. Un autre, assis près des vieux, tenait entre ses cuisses une calebasse retournée.

Venues de nulle part, des petites filles sont entrées dans le cercle, les unes derrière les autres, et se sont mises à danser. Leurs pas soulevaient une poussière rougeâtre. Leurs têtes penchées sur le côté scandaient les battements avec légèreté. Un garçon a jeté de l’eau pour faire coller la terre, éclaboussant un peu le photographe qui ne quittait pas des yeux l’ondulation des torses nus, comme une décharge électrique sortie de terre et volée par le pied qui rebondit.

Puis sont venues d’autres fillettes plus âgées qui ont repris le cercle et le pas, un peu plus vite. Enfin, les jeunes filles sont arrivées, en tapant un nouveau rythme dans leurs mains et en chantant. Les voix sortaient des visages offerts, du nez, de la bouche, des yeux. Elles portaient des pagnes longs et certaines avaient tressé leurs cheveux plaqués contre l’ovale du crâne. La plupart des villageois se tenait debout et accompagnait la danse en se balançant un peu. Ça sentait les fruits fermentés et la sueur : celle des noirs, acre et profonde de poussière, celle des blancs, acide et piquante, sortie d’une chair comprimée sous les tissus.

Longtemps elles ont dansé, juste avant que le soleil ne disparaisse et laisse sa place au noir profond de la brousse, qui appelle les insectes ailés et provoque dans le ventre des voyageurs l’angoisse de la nuit totale.

Cette première nuit, derrière les paupières brûlantes du photographe, les jeunes filles ont continué à danser. L’une d’elle surtout, à qui il avait souri.

D’où peut venir cet abandon dans la danse, ce mouvement d’animal sans retenue où se mêle une pudeur inconnue de lui ?

Quand elle bougeait, ses yeux en amande ne semblaient plus voir tout autour, ses mains comme deux tiges s’élançaient d’elle et revenaient avec sagesse contre ses hanches. Il voyait ses reins, il voyait sa peau mate se mouiller légèrement aux épaules, ses seins en pointe et ce cou immense, dressé vers l’avant. La courbure prononcée de ses talons, le mollet presque inexistant, le genou blanchi de poussière.

Au matin, c’est elle qui lui a apporté de l’eau accompagnée d’une bouillie blanche qui a brûlé l’intérieur de sa bouche.

Le soleil avait déjà fait la moitié de sa course quand le photographe s’est levé. Comme il était venu pour ça, il a installé son matériel sous le fromager en chassant les enfants. Ils étaient tout autour, tirant sur sa chemise humide, posant leurs mains sur l’appareil, tripotant les étuis en cuir. Mais le jeune homme ne s’est pas découragé. Il a placé trois des plus petits assis contre les racines, puis il a fait comprendre aux autres de se serrer pour entrer dans le champ. C’est ainsi qu’il a pris ses premières photos, de la sueur jusqu’au bout du nez.

Après un moment, des hommes se sont rassemblés pour l’observer. Le plus grand de tous s’est placé face à l’appareil, jambes écartées, torse bombé. Son corps nu montrait une musculature sèche et puissante. Et parce qu’il ne pouvait résister à l’envie de saisir sa beauté, le blanc a fait un cliché en pied, puis, sans même relever la tête pour que l’homme ne bouge pas, il s’est déplacé pour un portrait : de face deux fois, de profil deux fois. Car on l’avait prévenu que seules seraient valables les photos qui pourraient servir aux mesures. C’était bien pour ça qu’on lui payait son voyage. On lui avait dit qu’il fallait pouvoir distinguer la forme du crâne. On lui avait donné une palette de couleur, avec un choix de bruns, de rouges et de blancs, à remplir en regard du cliché pour chaque spécimen.

A l’autre bout de la place, il a aperçu des femmes qui marchaient en portant sur leurs têtes des calebasses. Il y avait en elles cette ondulation mystérieuse de la danse qu’il aurait voulu pouvoir fixer. Mais le mouvement ne se laisse pas apprivoiser. A force de mimiques et de sourires, il est parvenu à faire s’approcher l’une d’elle qui gardait la tête baissée. Elle a posé son plat et s’est laissée photographier les yeux dans le vague. Puis la jeune fille de la veille est arrivée, torse nu, les reins cachés par un pagne court. C’est elle-même qui s’est mise devant l’objectif, et au moment de la prise, elle a souri.

Ce deuxième soir, les blancs se sont réunis pour manger et discuter. Mais le jeune photographe ne pouvait rien avaler malgré sa faim et la faiblesse de ses membres. Une forte nausée lui donnait mal à la tête et il est allé faire quelques pas dans le village, avant la tombée du jour. Derrière une case, il a rencontré la jeune fille qui terminait son repas. Elle avait dans sa paume cette bouillie brûlante et la peau de son visage était sèche et poussiéreuse, à l’exception d’une auréole brillante autour de la bouche. Comme le photographe savait qu’elle ne comprenait pas sa langue, il lui a dit qu’il la trouvait belle et désirable. Dans la nuit entière, il a frémi en sentant remonter un insecte le long de sa jambe, sous son pantalon, mais il ne voulait pas se lever, pas maintenant qu’elle était là, tout près de lui et qu’il ne distinguait plus que le blanc de ses yeux. A son tour elle lui a parlé, elle a pris sa main avec force et s’est levée, l’entraînant brusquement. L’homme a voulu la saisir par les épaules mais elle a filé. Et la nuit protégeait son corps noir.

Quand venait le crépuscule, avant de rejoindre sa natte, le jeune homme avait pris l’habitude d’allumer une bougie cachée dans ses bagages et de sortir ses pastels. Sur son carnet, il avait noté l’âge approximatif des villageois photographiés et fait de mémoire un croquis de chacun d’eux, colorié suivant les tons imposés. On lui avait dit qu’il fallait respecter un code : les nègres les plus noirs sont désignés par un brun très foncé, il fallait choisir une échelle aussi qui permettrait de mesurer les tailles, le tour de la tête, la forme des mains. Machinalement, il remplissait ses fiches qu’il tentait de classer par date. Il s’allongeait souvent à même le sol car le frais de la terre était comme un baume. Lui revenaient alors en tête les visages africains moulés dans du plâtre qui l’avaient fasciné dans le bureau des anthropologues, peu avant son départ. La grossièreté des traits, les bouches proéminentes, les nez camus, comme écrasés sur une face aux pommettes saillantes. Comment son œil avait-il pu ignorer pareillement les harmonies qui le bouleversaient à présent, qu’avait-il vu en réalité ? Il se souvenait avoir pensé avec fierté à la civilisation puissante qui l’avait engendré, où la raison avait vaincu les superstitions obscures, où la science et le progrès marchaient aux côtés de la philosophie et des arts.

Et voilà qu’un tout autre monde s’était jeté contre lui, écrasant de lumière et d’odeurs. Le ciel d’ici, était-ce bien le même que celui de son continent ? Presque blanc, touchant la terre, la dominant de son éclat sans fin. Rien ne l’avait préparé au soleil définitif, à sa dictature. Rien ne l’avait préparé à l’équilibre de ces corps, à cet ordre nouveau. Il se sentait nu comme à l’aube du monde, et malade surtout, de plus en plus malade.

Pendant près d’une semaine, il n’est plus sorti de sa case. Un médecin blanc est venu d’une ville voisine et l’inquiétude se lisait sur son visage. On le forçait à boire et à manger une bouillie froide qu’il ne supportait pas et aucune nourriture ne pouvait passer la barrière de ses lèvres asséchées. Dans ses rêves, la jeune fille venait toujours se coucher auprès de lui, mais il ne parvenait jamais à se laisser aller contre elle, car il cherchait sans cesse un drap, un oreiller, quelque chose pour déposer enfin sa tête. Et le rêve s’achevait sur un éclat de rires, celui de la fille qui se moquait de lui. Il fallait laisser tomber son crâne contre le sol. Ou était-ce ça la réalité ? Ne venait-elle pas chaque matin apporter l’eau et la mangue douce tranchée en deux, la peau retournée à l’intérieur, la chair séparée en petits morceaux ? N’avait-elle pas souri hier encore en regardant les pastels abandonnés près de la natte ? N’avait-elle pas essuyé son front trempé ? Il ne savait plus, sa fièvre ne lui laissait plus aucun répit. Peut-être bien que la jeune fille s’était collée contre lui, peut-être même qu’elle l’avait embrassé. Ou peut-être qu’elle avait seulement pitié.

Le dernier jour est arrivé. Les commerçants ont remis leur coquille blanche et les enfants en grappe sont venus toucher leurs mains. Il a fallu laisser le photographe au village, parce qu’il était trop faible.
- Ne vous inquiétez pas mon vieux, on viendra vous chercher d’ici quelques semaines. Et puis le médecin reste avec vous.

Le jeune homme ne s’inquiétait pas, sa tête n’appartenait plus qu’à la douleur de son corps et il avait remarqué qu’il ne comprenait plus grand-chose aux mots des blancs. Le lendemain de leur départ, il s’est levé une dernière fois pour rejoindre les latrines. Ses yeux déjà à demi clos ont eu le temps d’apercevoir la jeune fille qui le guettait encore. Cachée dans la cour, elle l’a suivi du regard sans bouger. C’est elle qui a entendu le bruit de ses intestins expulsant ce qui restait de vie en lui. C’est elle qui a entendu ses dernières paroles, quelque chose qui devait ressembler à : « Du jus, je suis devenu du jus. »

De la bouche des blancs, les villageois ont appris quatorze jours plus tard que le photographe s’appelait Augustin. Depuis longtemps on avait enterré le corps. Les commerçants ont emporté son matériel mais ils n’ont pas vu les pastels. On dit que c’est la jeune fille qui les a gardés, mais peut-être est-ce le chef qui les a pris. On dit que les pastels sont restés de longues années dans le village, que des voyageurs les ont vus, puis un jour ils ont été perdus. De toute façon, à force du temps, la poussière avait vaincu les couleurs, avait effacé les traits.

Céline Cerny

Texte également paru dans Necessary Fiction.