La soirée est bien entamée quand elle s’installe auprès de moi, ma mère. Sur un banc, difficile de s’éloigner. Coincée, je suis littéralement coincée entre elle et le dossier. Elle se rapproche de côté, gros crabe aux pinces maladroites.
Son haleine chargée d’alcool et ses yeux chassieux de fatigue, de vieillesse et d’usure me soulèvent le cœur. Elle me parle à quelques centimètres du visage, comme font les gens soûls, elle se répète et ne semble pas saisir les bribes de phrases que je lâche au compte-gouttes.
Les mains sur les genoux, je me sens réduire, comme un bouillon de poule, un court bouillon pour poissons, laissé sur le feu sans couvercle.
Faire réduire de moitié, puis mélangez et dégustez. Ma mère en est bien capable, elle qui croquait dans ma pomme et d’une bouchée en avalait la moitié.
- Buvez donc le jus qui reste de la petite, c’est sain comme tout, pis faut finir !
Me réduire, haïr jusqu’au soupçon de souffle que filtrent encore mes narines, jouer la mort.
L’animal couché à terre dans la défense de la dernière chance. Encore un peu de patience et la grande gueule s’éloignera déçue, à la recherche d’autres proies.
Pas question de me couler discrètement dans ma chambre durant un moment d’inattention. C’était bon pour les enfants ça. Non, à présent faut rester assise, faut discuter entre adultes. Donner la réplique, faire comme si quelque chose pouvait encore sortir de ma bouche clouée, tandis que mon cœur ne bat presque plus, figé dans une immobilité feinte.
Ma mère l’ogresse aux mille verres de vin rosé m’étoufferait bien entre ses seins puis lécherait mes os un par un – c’est une bonne vivante ! –, si ma froideur ne lui glaçait le bord des lèvres.
Si elle ne venait au dernier moment s’ébrécher les dents contre la porte en métal de mon armure-freezer : le court bouillon est au fond du congélateur.
Céline Cerny