Libres enfants du Château des Œillets d'Ivry sur Sein

 

 

Contrat n° 1

Daniel Cabanis

Il est interdit de dresser des échelles ou des escabeaux, d’y monter, d’en descendre, et de se planter immobile au
sommet ou entre deux barreaux.

Le jeu en contre-gris
Au Château des Œillets, les enfants naissent libres-joueurs et le restent aussi longtemps que les gris échouent à les priver de la liberté de jouer. Les jeux se déroulent dans la cour du château, les jardins, les communs, les dépendances, et sur les monticules. Ils se poursuivent dans les caves dès lors qu’une offensive des gris contraint les joueurs à s’enterrer provisoirement. Qui sont ces gris ? En un mot, des interdicteurs. Voyons ça de plus près. Les gris sont les adultes liberticides, leurs chiens, leurs valets, et quelques enfants jaunes. Parmi ces adultes, on distinguera trois gris caractérisés : le gris tonitruant-avoué, le gris léger-rampant, et le gris qui s’ignore. Il y en a d’autres ; principalement des gris décolorés, plus indistincts mais pas moins nocifs. Cet ensemble constitue une racaille de vieux sans imagination, une clique de têtes-à-claques aigries ; des thons maniaco-répressifs imprégnés de l’idéologie autoritaire du Petit Livre Gris. Cet ouvrage pue
la bêtise. Il serait drôle s’il n’était dangereux. C’est un recueil où sont répertoriées environ dix mille interdictions rigoureuses et absurdes s’appliquant à tous les domaines de la vie humaine.

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Contrat n° 2

Daniel Cabanis

Il est interdit de demeurer sur un carton déplié, seul ou
en réunion, assis ou debout, et de se donner des airs fats, chafouins ou d’idiots ironiques.

Le jeu en contre-gris
On n’entre pas au Château des Œillets comme dans un moulin ivryen. Les commissaires aux jeux veillent. Les mouvements et flux sont contrôlés. Nul ne pénètre le site s’il n’a montré blancseing et donné des gages anti-gris. Avoir, faire, ou adopter des nouveau-nés est le plus sûr moyen d’être admis et apprécié au Château… où le registre des naissances tient lieu de livre d’or. C’est pas une pouponnière ici ! est d’ailleurs un cri de guerre des gris ; eux, ils voudraient la maison de retraite, et les siestons. Une fois dans la place, les nouveaux jouent le jeu et participent en souriant aux activités obligatoires, notamment aux Séances d’Insémination Collective (SIC !) que les commissaires aux arts organisent une fois par an, et qui, depuis le temps, ont assuré au Château sa réputation d’artisterie. Pendant les Séances, toutes les portes sont ouvertes et chacun déballe pour l’aérer l’intimité de son merdier d’art. Les gens circulent de-ci de-là, se frôlent, et l’insémination escomptée se réalise par les yeux, le nez, la main, le bouche-à-oreille, ou directement par le sexe dans certains cas. Après, naissent de jeunes joueurs… Et les gris l’ont in the baba.

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Contrat n° 3

Daniel Cabanis

Il est interdit d’ériger des colonnes, poteaux ou tours,
de style ancien ou moderne, souples ou rigides, d’en
saper les bases et d’en hâter la ruine.

Le jeu en contre-gris
L’apparition d’une cabane dans les jardins du Château est la hantise des gris. Supportent pas. Suffoquent. Un tel désordre est indigne de nous ; nos visiteurs seront choqués, disent-ils. Quels visiteurs ? Juges de paix, ministres, archevêques, autres notables ? Les gris fréquentent le linge officiel, depuis quand, hier ! ? Le jeu est donc engagé, qui consiste à élever en liberté des cabanes dans tous les coins. Ruffenbeck, Storgey, Moran et les pédopsychiatres de l’École d’Ivry l’ont dit : La cabane est le prolongement naturel de l’enfant, sa prothèse végétale, son repli sur l’Autre ; l’en priver, c’est le tuer. Gris, bourreaux ! Gris, assassins ! Non-artistes présomptueurs ! Voilà ce que sont ces gris. Sur l’Échelle de Sticker, très loin en-deça de la cheville de leurs jeunes victimes. Donc, ils sortent la nuit par deux, avec des haches, et longent les murs, se jettent au sol, et crapahutent dans les plates-bandes, à la recherche des cabanes fraîchement construites. Ils en trouvent, forcément. Et la démolition qui leur est une fête, commence. Tout est détruit. Tout est rasé. Ils sont satisfaits. Nos ancêtres les barbares rient. Les enfants pleurent.

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Contrat n° 4

Daniel Cabanis

Il est interdit de se dissimuler sous des cartons, bâches et autres ordures pour jouer à la disparition temporaire ou définitive, et de réapparaître.

Le jeu en contre-gris
Abject ! Des gris furtifs ont été vus accouplés dans un bosquet. Les monstres, à quoi pensent-ils, à se reproduire ! À se faire voir du jeune public ! Par bonheur, l’alerte fut donnée avant que la crue du plaisir ne vienne aux scélérats et il fut mis fin à leur coït à force volées de bouquets d’orties. Bestiaux ! Qu’ils aillent se griser ailleurs ! À la Manufacture, par exemple ! Eux si prompts à tout interdire, ils ne se refuseraient rien ? Eh bien non. Pas ici. Pas au Château des Œillets !… Et peu après cet épisode, le sexe des gris (celui des anges étant épuisé) devint le sujet de tous les potinages artistiques. Les amabilités qui se sont murmurées ! Le mâle aurait un organe à tiroirs, la femelle un double fond. Lui serait un précoce depuis toujours, elle une attardée. Le furieux dormirait avant le rut, elle pendant : lépilepsie collée au coma, et toc ! Etc. Tout cela est spirituel, si l’on veut, mais n’empêche pas le gris de nuire le jour et de jouer la nuit parmi les bosquets pour procréer. Ce qu’il faut, c’est donc tuer le pervers, l’abattre d’un seul coup de langue entre les yeux ; puis, élever autrement les orphelins. Ainsi, la vie de château n’est plus ce qu’elle serait.

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Contrat n° 5

Daniel Cabanis

Il est interdit de recevoir ou donner le change, de prendre
ou d’affecter des airs fuyants, de tenter une sortie hors
champ ou une grande évasion.

Le jeu en contre-gris
Jours tranquilles au Château des Œillets !… Sauf le mercredi, jour de torture. Le jeu est assez innocent : on prend un gris qui s’ignore et, par l’intrigue et la persuasion, on lui révèle son état. Il faut voir la faillite du camarade ! Il tremble. Sa main rouille. Sa figure dépose. Pauvre gris qui ne s’en remet pas, il noircit. Alors commence une guerre de postures qui s’achève par l’expulsion de l’imposteur. Au mauvais payeur, tu réclames son dû ; il sèche. Au mauvais coucheur, tu prends son lit ; il ne sait plus où dormir de la tête. Au mauvais joueur, tu chantes : Si tu es gris, sois-le ! Sinon, ne le deviens jamais ! ; il comprend. Au mauvais cheval, tu donnes l’adresse de son bon de sortie ; il y va. Aux autres, les anonymes, gris-putains et sans-grade, tu offres un baptême avec traitement de tous les noms ; ils s’inclinent. Et quand les mauvais ont enfin quitté le Château à genoux, le jeu se poursuit avec les bons. Certes, c’est manichéen… mais sur ce coup, le seul moyen d’éliminer les gris et la grisaille. La suite est plus une fête qu’un jeu ; une grande fête fraternelle, donnée dans les jardins, autour du puits du Trou tordant, là où vins coulent et enfants dansent.

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Contrat n° 6

Daniel Cabanis

Il est interdit de feindre la mort ou le sommeil sur un lit
de cartons sales, de rêver à des vies meilleures, ou pires,
et de simuler des scènes irréelles.

Le jeu en contre-gris
Si le Château est assiégé par l’ennemi du dehors, débats et jeux sont mis en suspens, et la question est posée de savoir qui sera mangé si le siège doit durer. Le tirage au sort n’est pas laissé au hasard, de sorte qu’un gris se trouve automatiquement désigné. Rapportons ici la fin glorieuse de Sylvia Pétaccia, un mets dont la collectivité aurait dû se régaler et ne se régala pas. Sylvia P. était une vulgaire passe-grise faisant profession de parasite. Elle avait lassé les patiences et usé les gentillesses. On la fuyait volontiers. Même les enfants l’avaient prise en haine. Aussi, quand elle fut élevée à la dignité de rata collectif, nul ne vit injustice à ce que la pique-assiette serve, pour une fois, de plus hauts intérêts que les siens. Mais, quand elle eut été habilement cuisinée en daube et que l’heure de savourer ce bas morceau fut venue, personne ne voulut en goûter le moindre dé, pas plus dans le tendron que dans la fesse, et il fallut débarrasser la viande immangeable. Elle fut jetée par-dessus les ravelles du Château, sur les assiégeants qui ne la goûtèrent pas davantage. Cependant, dès le lendemain le siège était levé — inexplicablement. Les effluves de la carne ?

 

Daniel Cabanis