Cryptogrammes

 

 

 

LE LÉVRIER DE FÉVRIER,
LE LIÈVRE DE MARS
ET LA CHÈVRE D’AVRIL

Le cryptogramme de la fable

Cabanis

La transcription

Un lévrier buvait beaucoup, fumait de gros cigares, vivait comme un sybarite et passait ses journées au lit avec des levrettes légères. En février, il invita le lièvre de mars à se joindre à une orgie qui devait durer jusqu’en avril mais pouvait tout aussi bien se prolonger jusqu’en mai ou même en juin. Le lièvre déclina d’abord l’invitation, puis il dit oui. Mais finalement il fit faux bond car il était chauffeurlivreur de tortues, de truites et de calamars et n’avait ses prochains congés qu’à la mi-juillet. L’orgie eut donc lieu sans le lièvre et elle se poursuivit jusqu’en août, on s’en doute. En septembre, le lévrier se sentit fatigué de ses excès et il se reposa jusqu’en octobre. En novembre, il se résolut à reprendre sa vie dissolue. De son côté, le lièvre de mars épousa en décembre une chèvre d’avril dont il s’était épris en juillet ; et en janvier ils eurent beaucoup d’enfants de janvier que tout le monde leur enviait, y compris le lévrier. En somme, quelle que soit la façon dont on perd son temps, une année est vite passée, surtout le mois de février.

 

LE CANARD ET LE COQ

Le cryptogramme de la fable

Cabanis

La transcription

Un canard dès son jeune âge avait été battu et lapidé par sa mère sévère. Il en avait reçu des pavés dans la mare ! Forcément, au fil des ans, il avait perdu des plumes. Une fois même, alors qu’il était tombé dans les pommes on lui avait volé ses palmes. Bref, il finit par fuir sa mare et voyagea jusqu’en Chine. À Canton, il étudia le chinois pendant deux ans à la Faculté des Arts et Cancans. Enfin il se présenta au grand concours des canards laqués. Hélas, il fit une prestation très décevante. D’abord il se cassa trois pattes en sautant devant le jury cantonnais, ensuite il pataugea pitoyablement dans le vaste étang de son ignorance. Avant de recaler ce candidat boiteux, le mandarin président du jury essaya de le repêcher. « Pourriez-vous nous dire s’il existe une possibilité que les poules aient des dentiers et les rats des râteliers ? » La réponse allait de soi mais le canard trop émotif resta coi dans son coin, le bec dans l’eau de Chine, et il fut éliminé. Après cet échec, il revint en France et entra comme laquais dans une basse-cour de Sixfouillis-les-Oies où régnait un coq hardi qui le prit en affection. En somme, les canards ont souvent des débuts difficiles mais parfois ils arrivent à faire carrière dans un trou.

 

LE VER DE TEXTE, LE CHIEN
ET LE RAT DE BIBLIOTHÉQUE

Le cryptogramme de la fable

Cabanis

La transcription

Un ver de texte sortant de chez l’opticien chaussé de nouvelles lunettes glissa sur le trottoir et tomba sur un rat de bibliothèque qui tomba sur un chien qui tomba sur un os, lequel os roula dans le caniveau où une vache qui venait juste de vêler baignait son veau. Aussitôt un attroupement se forma car le molosse hurlait à la mort ; en tombant, il s’était déboîté l’occiput et cassé six dents. Le ver, le rat et l’os quant à eux étaient indemnes, exceptés les verres de lunettes.
— Vous n’allez pas mourir pour ça ! dit le rat pour encourager le blessé à survivre.
Le chien édenté se tut, réfléchit, soupira longuement.
— Os fatal ! lança le ver pour dégager sa responsabilité.
— Vous, vous pourriez regarder où vous mettez les pieds ! lui dit la vache qui l’avait vu venir avec ses gros sabots.
— Les pieds… quels pieds ? dit l’invertébré.
Mais trop tard ! Le chien mourut devant la boutique de l’opticien. Il n’y avait plus rien à faire. Les curieux se dispersèrent tandis que le ver et le rat sympathisaient. En somme, s’il est fréquent que des veaux naissent, il est rare qu’un chien meure d’un accident d’os.

 

LA BALEINE, L’ÂNE
ET LA PANTHÈRE NOIRE

Le cryptogramme de la fable

Cabanis

La transcription

Une jeune baleine, un soir de bal à Saint-Quentin, rencontre un bel âne de cinquante ans. Ils bavardent un moment puis dansent des tangos et des valses. Le soir même, la baleine émoustillée supplie le bellâtre de l’épouser. L’âne, bien que déjà marié à une vieille bourrique, étudia la proposition, l’agréa, divorça, et dès après partit en voyage de noces en Bélânésie avec sa baleine fraîche. Hélas, leur bonheur fut de courte durée car la baleine, s’étant heurtée à un harpon en prenant un bain de haute mer, tacha de sang ses habits neufs et, honteuse, s’en alla se cacher sous l’eau, dans les fosses abyssales. Elle ne refit jamais surface. L’âne en peine rentra seul au pays, où bientôt le veuvage lui pesa. Il songea de nouveau à prendre femme. Peu après, il se remaria avec une panthère noire orpheline dont la taille de guêpe l’avait séduit, et aussi les dessous de zibeline. Malheureux ! La panthère était connue comme le loup blanc pour être une chienne en amour, et elle ne tarda pas à tromper l’âne avec des cerfs, des braques, des boucs et des émissaires. L’âne humilié divorça encore une fois. En somme, on prétend que le célibat blesse et c’est vrai, mais le mariage aussi est douloureux ; tous les ânes en font l’expérience.

 

LE LAMA, LE DROMADA
ET LE POULET FERMIER

Le cryptogramme de la fable

Cabanis

La transcription

Un lama sortit de chez lui à cinq heures, traversa le pont de l’Alma, et se rendit à la banque de la Madeleine pour y déposer son bas de laine. Or, chemin faisant, un chameau, un faisan ou un blaireau nécessiteux (va savoir ?) lui avait volé son bas et ses six thunes, toutes ses économies ! Il ne put rien déposer, si ce n’est une longue plainte au dromadariat le plus proche.
— Bon, un bas de laine, ce n’est pas le Pérou… lui dit le dromada divisionnaire qui avait d’autres soucis en tête car arrivant tout droit du Mali avec sa malle, sa femelle, et une ribambelle de mallettes, il venait juste de prendre ses fonctions et voulait classer ses affaires. Le lama se lamentait, le dromada dédramatisait. Soudain, un poulet fermier fit irruption et déposa sur le bureau une tirelire tyrolienne qu’il avait trouvée dans le fumier, pleine d’argent d’Argentine.
— Ah, voici vos économies ! dit le dromada espérant se débarrasser du lama fâché et du fermier par la même occasion.
Le plaignant comprit vite qu’il gagnait au change. Il s’en fut donc avec la tirelire et rentra chez lui à sept heures. En somme, la probité n’étouffe pas plus le lama que le dromada ; l’un et l’autre ne manquent pas d’air.

 

LE TÉNIA ET LA TEIGNE

Le cryptogramme de la fable

Cabanis

La transcription

Un ténia, à la recherche d’un emploi stable de parasite, envoya son curriculum vitae à de nombreux zoos. Il ne reçut pas de réponse. Il passa aussi une annonce dans La Faune internationale ; mais sans plus de résultat. « Eh quoi ! pestait l’infortuné ; diplômé, bilingue, expérimenté… et toujours pas de coup de téléfaune ! » Désespérant de trouver à s’employer selon sa qualification, il finit par accepter un travail subalterne dans une teinturerie tenue par une teigne. La mégère avait de la poigne ; dès qu’elle voyait le ténia s’assoupir, elle lui filait des beignes. Les lingères moquaient l’incompétence du novice. Les repasseuses en travaillant feignaient de passer le feignant par le fer, lui lançaient des pattemouilles dans les tibias, le pinçaient en repliant leurs planches, et pire, elles insultaient sa race et son dieu (sans savoir qu’il était athée, car il n’est pas né le niais qui sera le dieu des ténias). On le voit, la vie du parasite était loin d’être paradisiaque. Et cependant, un jour, la teinturière lui tint à peu près ce discours : « Beau ténia, tu me plais, veux-tu être mon époux ? » D’abord tétanisé, le ténia, réalisant qu’il pouvait faire une fin avec la teigne et vivre à ses crochets, finit par dire oui. Et il lui offrit un peigne fin. En somme, qu’un ténia soit l’époux d’une teigne, il n’y a là rien que de très fatal et de très naturel.

 

Daniel Cabanis

 

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