Dépouillement

(Inde du sud - décembre 2010 et janvier 2011)

 

 

Surtout en voyage, il m’est nécessaire de me dépouiller de mes exigences et de mes idées préconçues sur ce que je devrais vivre. Il me faut me dépouiller de mes illusions. De mes espérances également, qui composent peut-être les mêmes rêves.
Ce soir-là, je regardais le vent souffler dans les palmiers. Les noix de coco se balançaient assez stoïquement tandis que les vagues rugissaient. Les moustiques étaient de sortie, ma veine critique aussi. Je pestais contre l’impolitesse d’Indiens mal éduqués, mais gentils, prêts à se racheter, toujours aimables quand on l’est soi-même. Qui me répètent sans cesse la même rengaine : « D’où viens-tu ? Es-tu mariée ? Pas mariée ? Seule ? ». A ce moment-là, j’entendis en boucle : « Alone ? One ? ». Au moment où j’avais envie d’ajouter, mue par une aversion contre les répétitions : « Yes, single », l’homme qui me faisait face répéta plus fort son « One ? » en le jetant à la cantonade, tant et si bien que je ne sus si je devais me vexer ou en rire. Je choisis de m’épancher à haute voix : « Tu pourrais dire « One » encore plus fort, non ? ». Comme je souriais, mon interlocuteur fut décontenancé. Finalement, il sourit lui aussi. Dès que je développai mon point de vue, il ne me comprit plus. Je le voyais à son air de vache, pas sacrée du tout. Il articulait « yes, yes » en fuyant mon regard. Quelquefois, il hochait la tête, enfin il la faisait pivoter en spirale et il me devenait alors impossible de savoir s’il exprimait par ce mouvement un oui ou un non.
J’attendais de cette soirée au MGM Beach Resort un feu d’artifice, mais le pétard était mouillé. J’accusais un coup de mou. Hé non, je ne suis pas la routarde aguerrie qui ne se plaint jamais. Comme j’aurais voulu être ce soir-là une globe-trotter imperturbable. Je ne savais pas qu’une riche rencontre m’attendait le lendemain soir. En réalité, c’était mon second coup de fatigue, un coup de désabusée, un coup bas qui m’a prise en traître. Le premier m’avait légèrement abattue le 1er janvier au soir et le 2 janvier au matin. Je m’inquiétais de faire moins de rencontres qu’à l’accoutumée. A 18 heures de ce même 2 janvier, à Trichy — étape que j’avais d’ailleurs hésité d’inclure dans ce séjour -, une belle surprise m’attendait, étonnante là où je me trouvais : dans un temple. J’y ai fait la connaissance du personnage de mon second roman, l’homme à la recherche de Dieu.
A Madurai, j’avais été surprise par l’ampleur que peut prendre un temple, presque une cité avec ses différentes chapelles, ses multiples statues et autels et ses boutiques, qui ne vendent pas uniquement des objets liturgiques, loin de là. On y trouve de l’encens, des bracelets, des ballons pour enfants, du beurre aussi, à jeter sur la déesse Kali pour refroidir sa colère, pour atténuer sa rage. Un vieil homme à l’haleine infecte s’était désigné comme guide et m’avait fait passer par plusieurs couloirs, puis par des cuisines et enfin, m’avait fait longer un bassin destiné aux ablutions, pour m'indiquer l’école des swamis. Il me montrait des enfants qui, disait-il, étaient en train de méditer. Quand je les vis les yeux grands ouverts et les doigts sur leurs narines, je compris qu’ils en étaient aux pranayamas, aux exercices de respiration. Certains me souriaient, l’un d’entre eux s’intéressait davantage aux cailloux qui jonchaient le sol qu’à l’élévation de son âme. Mon accompagnateur me précéda dans d’autres couloirs, me fit gravir quelques escaliers — cette fois, je savais avoir définitivement perdu le sens de l’orientation — et m’entraîna vers un prêtre qui me bénit et apposa un point de poudre blanche sur mon front. Le vieil homme eut la galanterie de me ramener jusqu’à l’atrium, l’enceinte intérieure parsemée de boutiques. En face de l’entrée, je retrouvai mes sandales, dans une petite cabane surveillée par une jeune femme en pandjabi, en pantalons de toile, tunique de même couleur et écharpe aux pans tombant dans le dos et du même coup perçus à nouveau la foule qui emplissait la rue, les tuck tuck bondés, les conducteurs de scooters crispés sur leurs klaxons, les vendeurs de jus de noix de coco, les marchands de bananes, les pèlerins en orange, les femmes aux saris de toutes les couleurs, divers mendiants et quelques chiens pouilleux.
Le Kerala était derrière moi avec Cochin et ses filets de pêche chinois, ses danses kathakali, mes copains restaurateurs à Fort Cochin qui me nourrissaient de tiger prawns en me faisant la conversation au son de leur bien-aimé Bob Marley, l’un d’eux soignant mon coude blessé à l’aide de soins ayurvédiques. Derrière moi aussi ma nuit de rêve sur une péniche en bambou se faufilant sur les canaux, dits backwaters, les échassiers des marécages de Kumarakom, les plantations d’hévéas et de thé, Périyar avec ses jardins d’épices, ses éléphants et son art martial Kalari. Actuellement, le Tamil Nadu me présentait ses fameux temples. Certains colorés, voire kitsch, d’autres monochromes et sobres. J’y voyais des éléphants qui nous bénissaient de leur trompe, des hommes et enfants au crâne rasé parce qu’ils avaient fait don de leur chevelure, s’étant enduit la tête de poudre de santal : depuis, ils se promenaient avec un crâne jaune. Dans les temples, dans ce microcosme, les gens se prosternaient, allumaient des lampes à huile comme offrandes, priaient, mais aussi mangeaient le riz et le dhal offerts par les prêtres, parlaient, s’interpellaient et se bousculaient.
Ce 2 janvier, après un bain rapide dans la piscine de l’hôtel, je m’en vais visiter le Rockfort. Ce matin, j’étais au temple Sri Ranganathaswamy, un temple du XIIIe siècle aux 21 gopuram, aux 21 tours, de 73 mètres de haut qui s’étend sur une surface de 2,5 km. Au Rockfort, un temple est perché sur un massif rocheux de 83 mètres. Je dois gravir plus de 440 marches pour accéder au sommet. Là-haut, on peut admirer la ville depuis un point de vue où plusieurs Indiens s’attardent. Je ferai de même lorsque, une fois passées les habituelles questions et les politesses d’usage, les « O Switzerland, a paradise ! », ma nouvelle connaissance s’entretient avec moi de méditation et de Dieu. Il a passé sept ans dans un ashram pour trouver Dieu. Il me détaille les interrogations qui l’ont amené à méditer. Mais un jeune homme de la caste des commerçants qui fréquente intensément un ashram est mal vu par son entourage. Aujourd’hui, il ne médite plus. Depuis Périyar le 30 décembre, je m’y suis remise. Son profil : 37 ans, études universitaires, célibataire, niveau d’anglais meilleur que le mien. Enfin ! Car à mon arrivée le 25 décembre, j’ai entendu « Good towel ? » dans la bouche de celui qui me demandait si j’avais effectué un bon voyage !
Après deux heures de discussion, je m’inquiète de mon chauffeur qui doit m’attendre. Alors, nous descendons ensemble les longs escaliers pour rejoindre la sortie et effectivement, mon chaperon, sorti de sa voiture, m’interpelle avant que je le voie. Mais mon nouvel interlocuteur et moi décidons de continuer notre dialogue. J’imagine un café dans un jardin, un joli toit-terrasse. Je suis emmenée dans un bar sombre, un bar d’hommes uniquement. Il pense me faire plaisir, car ici on peut consommer de l’alcool. Je goûte un vin rouge indien assez sucré et le serveur nous amène des pois chiches tièdes. Lui se contente d’un Coca puis d’un jus de fruit, mais ça ne l’empêche pas de rire au même diapason que moi. On rit, on rit… Et de temps en temps, l’un interroge l’autre : « Tu t’appelles comment ? Je ne le sais toujours pas » et passe immédiatement à autre chose. Finalement, cette question alimente notre fou rire à l’idée des commentaires des voisins au cas où ils auraient entendu notre question et au vu de leurs regards curieux, surtout à mon encontre, moi, la seule blanche du lieu. Nous rions de ces hommes m’observant littéralement bouche ouverte. Je ris de tous ces Indiens à moustache et de leur virilité affichée si puérilement. Il rit de mon expérience à l' « Ayurcafé », l’auberge végétarienne où j’avais mangé dans une salle emplie d’Indiens uniquement, se restaurant en silence. J’étais innocente et positive, m’extasiant sur les plats et clamant mon goût des poppodums. En fait, il fallait se mettre à la file pour être servie par des cuisiniers happant la nourriture avec de grosses louches et la déposant sur des feuilles de bananes. Me faisant remarquer davantage, j’avais réclamé une cuillère. Et je remerciais sans cesse, si bien que je fus couverte de sourires jusqu’aux oreilles et je peinais à refuser de nouveaux poppodums. J’avais bien mangé et bon marché. Une heure plus tard, j’avais une brique sur l’estomac.
Mon copain m’encourage à me moquer de la conduite motorisée des Indiens et de leur utilisation pour le moins exagérée du klaxon. Il m’affirme que tous les touristes lui disent déplorer le bruit et la promiscuité subie dans les villes indiennes. Il est vrai que j’avais cru dans ma grande naïveté que klaxonner signifiait avertir l’autre d’une erreur ou d’un éventuel passage. Déjà au Vietnam, au Cambodge et au Rajasthan, j’avais dû me rendre à l’évidence. Un Asiatique klaxonne parce qu’il conduit, c’est tout. Il klaxonne car il existe.
Tout est prétexte à rigolade et on va s’esclaffer bruyamment. On se retient et on pouffe encore. Quelques-unes de mes approximations en anglais y sont pour quelque chose. Quand nous quittons le bar, il rit du serveur qui a posé son plateau pour me saluer, il n’avait jamais vu ça, me dit-il. Il n’est pas question de se quitter, on s’apprête à aller au restaurant ensemble. Je veux libérer mon chauffeur, que j’entends amusée demander à mon nouvel ami son numéro de téléphone, car il s’affirme soudainement être responsable de moi. Il me dira le lendemain : « You’re my guest ». Jusque-là nos échanges, malgré sa galanterie, étaient assez limités à cause de sa méconnaissance de l’anglais. Mais j’avais beaucoup progressé dans ma compréhension de son langage et connaissais sa phrase de prédilection : « You’re happy, I’m happy, you enjoy, I enjoy ».
Constatant que le restaurant proche est un boui-boui familial bondé qui va fermer ses portes à 22 h 30, comme tous ceux de la ville d’ailleurs, nous nous replions sur le coffeeshop de mon hôtel qui s’enorgueillit d’être ouvert 24h./24. Dans la voiture, on continue à plaisanter pour finir par éviter de se regarder tant on glousse. Mon chauffeur nous dépose enfin.
Nous mangeons végétarien tous les deux, je le suis pour un riz biriani. On parle de spiritualité. Puis on rit à nouveau. Vers 23 heures, mon ami au prénom inconnu s’inquiète de sa mère qui doit l’attendre puis oublie l’heure et moi le temps qui passe. La discussion se prolonge, toujours ponctuée d’éclats de rire. Nous nous quittons à 1 h 30 du matin. Je me doute, malgré quelques tentatives pour envisager un prochain rendez-vous dans une des villes voisines, que je ne le reverrai plus. J’ai fait sa connaissance un dimanche, son jour de repos, et le samedi suivant dans la nuit je prendrai l’avion de retour. Pourtant, je me dois de me réjouir de la soirée la plus drôle de ce voyage. Une fois de plus, je constate qu’il y a de multiples gens intéressants et émouvants de par le monde. Je rends hommage à Babu, mon masseur de coude, et à Lydie, que je rencontrerai le dernier soir, la dévoreuse de livres numériques. Cette chaleureuse femme est une Belge de 53 ans, qui a vécu vingt ans à Londres, 6 ans en Afrique du sud et s’est installée depuis 6 ans à Chennai (Madras), a acheté un joli restaurant et épousé un Indien.
Avant d’atteindre Chennai, je visiterai Tanjore et apprécierai son temple calme et finement sculpté. Il y aura encore mon passage à Auroville, la ville de l’aube, et mon arrêt marqué à l’ashram de Sri Aurobindo à Pondichéry. Enfin, la jolie ville de Mahabalipuram, ses sculptures, son café « Moonracker », ses crocodiles et puis l’océan. Je pars de Trichy gonflée à bloc et me rappelle ma réflexion du 1er janvier au musée Gandhi à Madurai. Là-bas, on peut voir ses seules possessions : ses lunettes, sa paire de sandales, son châle et le vêtement qu’il portait le vendredi de sa mort — une inscription commentant : « comme le Christ » - : son dhoti taché de sang. Dans la librairie jouxtant le musée, un texte de Krishnamurti a happé mon attention. Il paraît que Gandhiji, lui, était amateur de Tolstoï.
Dans le jardin qui entoure le musée Gandhi, je me suis installée et j’ai écrit brièvement dans mon carnet de route. J’ai renoncé à me protéger. Je sais que je peux choisir de l’interprétation que je fais des événements qui m’arrivent. Je suis seule responsable de mes commentaires sur la vie et de leur qualité. Le regard que je porte sur l’existence pourrait être empreint de joie constamment.
La prochaine fois que l’on m’interrogera et s’étonnera de mon célibat, à la fameuse question « Not married ? », je répondrai : « Not yet ». En bref, j’ai rencontré un homme avec qui j’ai beaucoup ri, et quand finalement j’ai reçu son nom, j’ai dû le lui faire répéter plusieurs fois. Il s’appelle Purushothaman.
Voilà : ma vie se déroulera telle qu’elle le devra, mais j’ai décidé que gaie ou triste, elle sera Beauté. En fait, je suis au plus haut point sceptique sur la notion de choix, aussi n’ai-je rien à vouloir. Je prends conscience que la vie s’amuse à tout expérimenter en prenant les formes les plus divertissantes. Elle narre des récits singuliers, originaux, sans cesse diversifiés. J’en conclus que ma vie est déjà Beauté.

Martine Brandt