Orphelin de Dieu, Pierre, après avoir trop fréquenté la froideur des églises, cherchait le Très-Haut à ciel ouvert et récitait le Pater Noster le nez en l’air. Il n’avait pas réussi à s’extasier devant des crucifix ni à s’exalter en brûlant des cierges, aussi en eut-il un jour assez et tourna-t-il le dos aux lieux clos. Avant de virer au bigot précoce, il préférait se tourner vers un panthéisme naïf.
Où se logeait donc la grandeur infinie de Dieu ? Quelle forme revêtait le Tout-Puissant ? Pierre n’envisageait pas qu’il fût lié à son âme, peu désireux d’aller fouiller indéfiniment les tréfonds de son esprit pour le débusquer. Il s’attardait plutôt à scruter passionnément les cieux.
Il les auscultait de préférence en marchant. Le ciel était pour lui un livre ouvert qui lui parlait de l’au-delà. Etendu dans l’herbe, il interprétait chaque variété de bleu et jouait à deviner la forme des nuages, continuant à adresser ses prières au firmament. Parfois, le ciel lui caressait le front ; trop souvent, une chape de plomb l’écrasait. Il ne renonçait pourtant jamais à guetter un signe, voulant à tout prix recueillir un petit rien qui eût pu lui faire croire à l’immortalité.
Il agaçait son entourage par ses interjections en adorant parsemer la conversation de « Juste ciel ! », « Plût au ciel ! » ou « Le ciel soit loué ! » impromptus et inopportuns. Son juron coutumier était « Bon Dieu ! » et le ciel pris inlassablement à témoin. Lors de soirées détendues, il crispait ses amis en citant Racine : « Même au pied des autels que je faisais fumer, / J’offrais tout à ce Dieu que je n’osais nommer. »
A force d’importuner ses connaissances avec son questionnement, il fut appelé le promeneur contemplatif, ensuite le chercheur fou, enfin l’inquisiteur. Un psychanalyste qui comprit que Pierre vivait sans relâche sous le regard de Dieu diagnostiqua une paranoïa mégalomaniaque qui prendrait beaucoup de temps à être soignée… Quand Pierre lui répliqua qu’il n’était venu le consulter que pour éclaircir un point précis sur le processus de sublimation et le renseigna sur les doctrines ésotériques et exotériques, le thérapeute lui ordonna de s’en aller en refusant d’être payé.
Il y a bien eu quelques conquêtes féminines qui ont ralenti sa marche et quelques nuits à la belle étoile qui l’ont distrait de sa quête, néanmoins il jurait toujours ses grands dieux qu’il trouverait son Père. Elles finirent par le surnommer l’Icare aux ailes engluées, le Prométhée embourbé, le mystique frère de Pandore, et l’une d’elles persifla : « Sur cette pierre, je ne bâtirai pas ma résidence, encore moins mon lieu de culte. » Son corps pendant la nuit leur devenait un cilice insupportable.
Quand le ciel était digne d’être photographié, Pierre reprenait son chemin. Ayant décidé que les femmes le détournaient de sa mission, il puisa une fois de plus dans son langage truffé de locutions célestes pour l’exprimer : « Ciel pommelé, femme fardée ne sont pas de longue durée. »
Il se reprit à observer assidûment les nuées et le monde devint son hamac. Son occupation principale consistait à fixer les ciels qui tourmentent comme ceux qui apaisent, n’oubliant jamais que le soleil invariablement le dominait. Quelquefois, l’impatience le gagnait de n’être pas touché par la grâce, alors il désirait, pour arracher la vérité, tantôt dépendre les nuages et déchirer le ciel, tantôt crever ses yeux affligés de cécité.
Il vieillissait seul face au cosmos. Il explora d’autres cieux en désertant les villes qui rétrécissaient le ciel. Toujours des ciels opaques…
Un jour, soudainement, son cœur palpita violemment. Interloqué, Pierre fut obligé de s’arrêter au milieu de la plaine qu’il traversait. Puis il s’affaissa, heureusement pour lui, sur le dos. Il eut encore le temps d’entrapercevoir la lumière avant de mourir et de déchiffrer le message de son dernier ciel.
Ses amis firent charitablement graver sur sa tombe, en guise d’épitaphe, son proverbe préféré : « Aide-toi, le Ciel t’aidera. » Ils ne surent jamais que Pierre s’était éteint au septième ciel. Peu férus de bondieuseries, ils critiquèrent sévèrement sa démarche. On ne mesure autrui qu’à son aune.
Ses frères ne le jalousèrent pas non plus. Pierre avait cherché un Dieu à visage humain et eux-mêmes couraient après des femmes au visage d’ange. Parfois, ils se laissaient envoûter par quelque ciel orangé. Quand ils évoquaient Pierre, ils se demandaient s’il reposait en paix ou s’il tracassait l’Eternel avec sa rhétorique. L’aîné jugeait blasphématoire de vouloir rencontrer et dévisager l’Omniscient. Le cadet, lui, se préoccupait de la surpopulation parmi les morts, incertain que le Seigneur traitât le problème avec sérieux.
A leur dernière heure, les deux frères ne virent ni foudre ni éclaircie avant de fermer définitivement les yeux. Dieu avait choisi de rester voilé pour eux.
Les appas du ciel avaient été fatals aux amours de Pierre, mais un sentiment ardent l’avait consumé jusqu’à la fin. Tout en s’efforçant d’adorer Dieu sans le voir, il avait persévéré avec ferveur à localiser le Grand Artiste, performant en sept jours, tandis que ses frères s’étaient contentés de sa création et de l’imaginer derrière le regard de chacune de ses créatures.
Et le ciel, vide ou non, reste à disposition à jamais.
Martine Brandt