
A Li
La composition de Luo Pin (1733-1799) intitulée « Fourmis » doit se regarder (ou se lire) de droite à gauche, et de haut en bas selon la diagonale formée par le texte, et par l’image sous lui. Si l’ordre de lecture des caractères — inversé par rapport à l’écriture moderne — est celui qui prévaut dans la Chine ancienne, la disposition de guingois de signes qui se lisent d’ordinaire strictement alignés est assez inattendue. Déstabilisée, déstabilisante, l’écriture s’affranchit avec un certain plaisir, à ce qu’il me paraît, des conventions pour mieux mimer la marche joyeusement désordonnée de la colonne d’insectes. Parce qu’on les croirait en mouvement, les traits des sinogrammes donnent l’illusion d’une convergence possible avec les traits du dessin. Et tout se passe visuellement comme si les caractères exhibaient leur tracé en jouant, comme pour un calligramme, du pouvoir figuratif de l’écriture.
Mais là où l’écriture imite le motif du peintre en adoptant ses traits, l’image donne une représentation, sinon réaliste, du moins fidèle de son modèle. Peu importe que le pinceau de Luo Pin soit stylisé : le peintre a manifestement cherché le moyen de rendre ses fourmis vraisemblables et de fait, celles-ci semblent vraies. L’image agit en parfait trompe-l’œil : le spectateur est invité à croire qu’une légion de fourmis traverse sous ses yeux la feuille qu’il observe (la pliure médiane confère à cet égard un je-ne-sais-quoi de spontané qui ajoute au naturel de la figuration). Or avec cette nouvelle illusion, le texte est renvoyé à sa fonction purement expressive puisque les fourmis, pour que le charme opère, doivent avoir envahi l’espace nécessairement après que les signes ont été tracés. L’écriture est trivialement rendue à la matérialité de la page foulée par des insectes indifférents à ce qui se joue ici. La vraisemblance, telle est peut-être l’ironique leçon de Luo Pin, chasse la ressemblance.
Il est traditionnellement d’usage qu’un vers, une citation ou même un commentaire vienne agrémenter le sujet de la peinture pour en expliciter le sens. Mais attribuer une signification définitive au cortège de caractères obliquement disposés qui fait office de légende est un exercice ardu en raison de la malléabilité syntaxique du chinois classique. Aussi bornons-nous à relever dans un premier temps les énoncés qui se rapportent aux circonstances de l’image : « les fourmis, lit-on, sont alléchées par l’odeur du mouton. » Rapporté au dessin, le propos vise bien sûr à renforcer la puissance de trompe-l’œil de l’image : il motive le passage des insectes par la proximité supposée de nourriture aux abords immédiats de la feuille de papier. Mais cette remarque est aussitôt nuancée par la réflexion qui suit immédiatement, sans transition, presque abruptement : « le monde est un songe au sortir duquel il n’y a rien ». Luo Pin a certainement voulu dire par là que dans un monde où tout n’est que mirage, l’illusion de vérité produite par son trompe-l’oeil n’est au fond qu’une illusion de deuxième ordre, simple modulation du songe universel. Mais il nous convie peut-être aussi à reconstituer une fiction légèrement différente. Car si je vois cette peinture comme en rêve, captif d’une illusion criante de vérité, c’est peut-être simplement que le peintre s’est assoupi au travail : la feuille lui aura glissé des mains, le papier aura chu sur le sol, les fourmis se seront mises en chemin, attirées par une quelconque carcasse de mouton. La négligence du peintre est cause de ce que nous avons sous les yeux : une image fortuite où rien n’a été voulu.
L’interprétation des quatre premiers caractères est plus difficile à aborder. Littéralement : « la grand-route (dao) se trouve dans les fourmis ». A première vue, le sens de cette phrase (à supposer qu’elle en ait un) paraît indécidable, voire énigmatique puisque la proposition contredit l’image à laquelle, cependant, elle se rapporte : le spectateur, qui voit bien que ce sont les fourmis qui se trouvent sur la grand-route et non l’inverse, doit donc faire preuve de modestie quant à ce qu’il tenait pour évident. Mais il faut savoir que cette sentence est aussi une allusion voilée au recueil taoïste connu sous le titre de Zhuangzi (du nom de son auteur supposé), ainsi que l’atteste le dialogue suivant :
« - Où se trouve ce qu’on appelle la Voie (dao) ?
- Partout, dit Zhuangzi.
- Par exemple ?
- Par exemple dans ces fourmis, dit Zhuangzi.
- Ah bon ?
- Oui, et dans ce brin d’herbe encore. […]
- Ah bon ?
- Oui, et dans cette crotte encore, dit Zhuangzi. […] Ne cherche pas à savoir où se trouve la Voie. Il n’y a nulle part où elle n’est pas. »
Ce ne sont donc pas les fourmis qui se mettent en chemin (au sens propre) mais, par un reversement cher à la philosophie taoïste, le chemin (au sens absolu) qui se met en fourmis. Le dessin de Luo Pin doit donc aussi être regardé comme une parabole manifestant la puissance du Tao à travers l’activité désordonnée d’insectes industrieux. Chez les fourmis en effet, l’intention (manger) n’est pas dissociée de sa réalisation (marcher) : les fourmis ne connaissent pas la disjonction du vouloir et du faire car, contrairement aux hommes, elles agissent sans intention d’agir. Voilà pourquoi leur activité est la plus sincère expression de cet introuvable chemin.
Les mots ne faisaient que désigner maladroitement ce que l’image effectue pleinement. Ces derniers ont servi d’appui pour la pensée mais dès lors que celle-ci a atteint sa fin, pareils à des béquilles, ils s’avèrent inutiles et sont rejetés. L’allégorie a finalement si bien désarticulé l’échafaudage du langage que chaque caractère apparaît maintenant sur la feuille détaché de l’autre, privé de la signification qui le reliait tout à l’heure encore aux autres. Les traits flottent dans le vide démesuré de la page où ils risquent de disparaître. De même que le caractère n’est qu’une modalité particulière du sens (sans lequel il n’est rien), l’insecte n’est qu’une modulation de l’être en général. Considéré pour lui-même, détaché du fond où il puise forme et raison, chaque sinogramme comme chaque fourmi donne à voir sa propre insignifiance. Luo Pin avait bien compris qu’en dehors du Tout qu’il exprime, l’individu tend vers le vide.
Avec ses deux sceaux rouges apposés, l’un à la fin du texte, l’autre dans son prolongement à l’extrémité gauche de la page, Luo Pin parachève son œuvre. Ultime adjonction. Le cachet du peintre prend à la fois valeur de signature et d’indice car il ne dit pas seulement : « ceci est mon ouvrage » mais encore : « ceci est un ouvrage ». Dernier venu dans l’ordre de composition, le tampon abolit la vraisemblance si habilement produite par le peintre et tire tout à coup le spectateur de sa léthargie en lui révélant des créatures entièrement faites d’encre et d’eau (puisque signées) : il renvoie à leur évanescence les fictions auxquelles Luo Pin l’avait convié. Et comme au sortir d’un songe (mais il est trop tard pour s’en apercevoir) il ne reste rien.
Bernard Bourrit
Crédit photographique : © Insectes, oiseaux et autres bêtes, 1774, encre sur papier, 20,6 x 27,4 cm, Palace Museum, Beijing