Filiations fissiles

 

Je n’avais jamais vraiment compris avant de lire Wajdi Mouawad toute la nuance transitive du verbe promettre. Qu’on pût promettre quelque chose à quelqu’un, ça oui, je le comprenais ; que le fait de promettre influençât les conditions de réalisation de cette promesse, beaucoup moins. Une promesse, cela ressemblait pour moi au chas d’une aiguille imaginaire. Je nouais au crochet de ma parole les fils de l’avenir avec l’illusion d’assujettir le destin.

Or voici brusquement à la lecture de Mouawad que je saisis qu’une promesse, c’est aussi un objet, un certain devenir objet de la parole. Dans Forêts, par exemple, Aimée a, fichée « au centre de son cerveau », une dent mystérieuse, un fragment de maxillaire ou de mandibule que sa supposée grand-mère, Ludivine Brouillard, « [aurait] fait apparaître pour sauver la mémoire du sang, de [la] filiation ». Aimée a en tête un os qui est fruit d’une lointaine promesse ; la promesse de Ludivine incarnée dans l’esprit d’Aimée.

C’est dire qu’une promesse n’a pas seulement le pouvoir de lier les hommes entre eux mais encore de faire apparaître des liens là où il n’y en avait pas. Ludivine n’est pas la grand-mère d’Aimée mais l’éclat qu’elle porte en tête atteste mieux que le sang du lien – intime – qui désormais les unit. Aux généalogies qui figurent l’agencement familial par des lignages arborescents, Mouawad oppose la fécondité d’une filiation hybride engendrée par croisements, permutations, régressions. Un fils couchant avec son père (Littoral), une mère violée par son fils (Incendies), une fille qui se donne à son père, puis à son frère (Forêts).

La famille est en loques : le nom de la mère, l’identité du père, l’unité de la fratrie ; c’est tout le tissu familial qui s’effiloche. Il y a des doublons : mère et épouse, père et frère. Il y a des fissions : des jumeaux, partout. Et pour tous ces personnages qui désespérément cherchent « à élucider l’énigme qui cadenasse leur existence », l’histoire régresse à l’infini par des voies détournées, leur quête se heurte sans cesse aux mensonges du sang et à la défaillance des mémoires, à l’opacité d’un passé tonitruant.

Dans le brouillard des origines les promesses restent de bonnes mères, des mères fidèles qui accouchent de vérités étincelantes, ces promesses-là ne forcent pas les hommes par de majestueux serments mais forcent en eux quelque chose qui fait sauter le verrou de leur existence. A l’image de la « théorie des graphes » à laquelle Mouawad introduit le lecteur dans Incendies, la promesse substitue au rigide polygone familial un jeu de lignes mobiles, une armature flexible sur laquelle viennent prendre place enfin ces pièces déracinées qui ne sont « ni du même ventre, ni du même sang et [que] rien ne rattache l’une à l’autre ». Des liens d’élection se substituent alors aux liens de parenté caducs, et créent de nouveaux faisceaux.

Frères de promesse plutôt que de sang. Remonter en soi-même pour apprendre de quelle promesse nous serions les fils, remonter vers l’origine, ce n’est donc pas tant faire l’aveu de son passé ou du passé de sa famille que démêler l’entrelacs des promesses passées sur nos existences ; c’est envisager soudain qu’on soit soi-même l’objet de promesses plus anciennes, qui nous dépassent et qui depuis leurs sous-sols moisis, nous commandent encore. C’est être assez fou pour faire une place à ces promesses qui ont traversé le temps, les générations et les ordres à cloche pied. C’est choisir enfin à la lumière de sa vie d’honorer ou de trahir ces promesses.

 

Bernard Bourrit