Ajout d'un lièvre

 

 

Lièvre au flanc pelé comme pour la viande, saigné à l’aurore par l’arête du châssis, une pièce saillante, roué vif. Les pattes postérieures, aussi dépliées que possible, semblent la meilleure prise pour son dépôt sur un tertre, herbe rudimentaire d’où le soir l’aura retiré un employé communal ou le concierge de l’école enfantine. Levée que justifient la température excessive pour une fin d’avril, la proximité des gosses et des habitations, le débarras assez expéditif de ces dépouilles. 
Le gros œil brun a tout d’un regard : miroir intact où l’automobile, juste avant, s’est réfléchie en miniature. Je touche les moustaches, la pommette et son repli de muscles. Je m’attends sans raison à un sursaut. Je le vois bien ne pas me voir, lui qui m’interroge encore. Faut-il que j’atteste son décès près du rond-point cadastré, à travers la ligne continue qui proscrit tout dépassement ? Je me perds dans la plaie qui paraît limitée à une bande sans peau : côtes cassées sans doute où gît cette sorte de rouge, sceau qui vient clore l’enveloppe animale. Ici puis partout s’est portée la mort. 
J’essaie de voir, avant de partir, de quoi encore il est le reflet, jusqu’où sa fin donne sur la nôtre. Un de ceux dont les phares révèlent parfois sur la route qu’ils la traversent, indemnes. Sauf que lui n’est pas sauf. La part dépecée m’obsède : chair de lièvre à l’air comme à l’étal. Bête dont Albrecht Dürer n’a peint ni gravé le stigmate, pas plus cette posture au moment où, en pleine détente, si près du véhicule, elle allait s’y soustraire en sautant. Voilà aujourd’hui, année 2010, qu’elle en a terminé avec ses congénères et les miens.

 

Yvan Borin