La Givrine (2)

 

 

L’interne est tant fouillé, exempt de viscères, qu’elle tient lieu, la bête, de relique : sanglier dont reste le seul masque. Ceux de certaines vallées alpestres y ressemblent, portés pour que s’écartent, tombent dans un trou, voient leur propre hideur, les mauvais esprits. Surtout que fuie l’hiver quand il s’acoquine avec la mort, que la montagne, qu’infestent tant de spectres, soit hantée par les nôtres plutôt que les siens. Affublons-les donc d’une apparence et d’une dégaine, avant que le sort ne nous en prive : l’os et les poils, inspirés de nos traits, y pourvoiront assez bien.

Autant de faces provisoires que notre effroi s’attribue, effigies d’emprunt afin de troquer parfois - contre celle de naissance - une incarnation bancale, illégitime, défroquée : corps corruptibles à endosser une fois salubres, pour entrer en contact avec ce qu’on ne sait, tenir tête comme ici au gouffre des sapins, aux combes forcément funèbres, à l’inappétence de tout.

Image, masque et dépouille déclinent peut-être la même figure, non pour faire pièce à nos terreurs, mais qu’elles s’exhibent, comme ces êtres accoutrés d’une vallée à l’autre, plus libres que nous, derrière lesquels nous cherchons à reprendre souffle, empruntant la voix et la grimace que nous leur avons données.

Sanglier issu du monde loquace, la piste que tu fraies, chacun s’en trouble, à te voir, un peu moins ?

 

Yvan Borin