La reine des fées

 

 

 

5.

Elle traverse la place sur des planches de coffrage dont le jaune est de soleil pâli, vanille avec le temps, jaune d’une sérénité mélancolique. Le sol est partout percé, on change les évacuations d’eaux usées, pose des conduits gris, noirs, blancs striés de lignes rouges, on équipe et amortit. Patricia pense qu’elle évacue liquides et solides elle aussi, elle se penche et regarde le fond d’une tranchée, se demande si parmi les tubes de PVC et de béton se cachent des points de plaisir puisqu’en elle et dans les autres humains les points sont souvent lovés dans les canaux, c'est topos, irrémédiable.
Sous asphalte et béton les nœuds et les zones feraient-ils râler de plaisir la place quand le marteau-piqueur les approcherait, puis les atteindrait ?
Les tubes véhiculent les humeurs de la ville, des gens de la ville, il y a distinction, comme le corps par ses circonvolutions d’un côté élimine ce qui est septique et de l’autre ce qui ne l’est pas, les deux voies pouvant être l’objet d’égales tentations car peut-être dans l’une et l’autre le point se terre, de plaisir, fût-ce en longueur, une ligne droite et non plus les points qui la constituent ou peut-être un point étiré dans la longueur, comme la mine sur laquelle on pose le pied, exploserait au ralenti comme croîtrait le plaisir d’avoir enfin trouvé, dans la structure des tubes et de leurs nœuds, ce qui fait tellement plaisir.
On imagine la place alors, une fois les travaux terminés, qui s’enfle parfois, jette au ciel les pavés quand un pas, l’écho d’un pas dans les profondeurs, a rejoint par sa vibration le point de plaisir d’un ensemble de tuyaux. Le râle alors, le cri, l’humidité qui gagne la surface, font fête à la ville.

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4.

Le centre commercial forme une étoile à cinq branches. Au milieu, c’est une baie vitrée, tourne une voiture sur son socle d’or et d’argent. Autour, c’est calme, le délicat frou frou des achats réfléchis mais pas seulement, des annonces par haut-parleur, quelques appels aux caisses, de la musique qui parfois déraille, la musique est douce, elle prend en sandwich les messages publicitaires, dans l’ensemble, oui, c’est cool et bien éclairé.

La voiture tourne entre deux fontaines dont on entend le chant comme d'une cascade. On peut s’asseoir pour ne rien faire, regarder, boire et manger avec ce clapotis dans les oreilles et cette musique incertaine et la lumière toujours la même, mélange égal de soleil et de néon, et les cinq branches de l'étoile et la voiture qui tourne au centre, penchée sur son socle. On voit mieux le toit puis mieux les roues, les pneus et les jantes, à la longue pour Patricia c’est écœurant, il lui faut une raison pour être là, sans raison elle court le risque de la perdre. Comme le temps passe, c’est chose faite, elle est perdue et c’est le dévergondage de la marchandise. Il y a démence partout, provocation éhontée pense Patricia qui voit la vie secouée comme la mer par le hurricane, cette démence partout relève autant de la météorologie que du panier de la ménagère, Patricia pense à un caddy soudain frappé par l’éclair dans une branche de l'étoile, c’est beau mais pas longtemps et c’est traumatisant, le symptôme de Stendhal rejoint l’asymptote, il cingle vers l’épopée. Et pourquoi pas, pourquoi pas l’épopée ? pense Patricia, les météores influant les oukases, le roi fouettant la mer pour la punir, la forêt de Dunsinane s’approchant du château, si démence il y a que les trois éléments pressés à froid dans la vie qu’elle voit la fassent trembler, fumer, la branlent et l’excèdent.

Patricia, le front appuyé contre le carreau comme le front d’Emma Bovary si souvent l’était, s’essaie à transfigurer ce qui tient lieu de galerie sous ses yeux. Elle tente de dessiner dans sa tête des plages au ciel et de blanches nations en joie, elle connaît ses classiques. Evidemment qu’elle est malade, s’endort pour un rien et dissémine le tragique alentour à chaque pas qu’elle fait, ce n’est pas normal et c’est inutile, elle devrait conserver le peu de force qui lui reste à se racrapoter sur soi au lieu de chercher conflit à tout coin de rue, conflit ? même pas, ratiocination, elle ne leur crache pas à la gueule, que dis-je ? qu’elle ne leur crache pas à la gueule mais qu’elle gerbe in petto. A dessiner des peuples et des plages, elle s’oublie, un vigile s’approche et lui demande de se lever, elle est à genoux et doit se lever comprend-elle, ce qu’elle fait mais pas jusqu’au bout, pas jusqu’à la station debout, elle a les jambes tendues mais la tête s’affaisse, la tête compense vers le bas, toute cette géométrie à tirer droit vers le haut, tant d'efforts pour quoi ? se demande-t-elle et le demande au vigile qui voit qu’elle hoquette et qu’elle va rendre sur le reflet d’un néon parme, il n’y a pas place ailleurs parmi les reflets sur le sol mi-lino lin mi-béton beige. Alentour, ça se retourne et considère, il est temps, pense Patricia, de remettre un pied devant l’autre et de gagner la sortie, c’est-à-dire de déplacer les limites du possible ici-bas, mais Patricia titube et le vigile écume, ces deux-là en viendraient aux mains sans le règlement d’un côté et la nausée de l’autre. Reste le caddy qu’elle voyait briller de mille électriques lueurs jusqu’au potentiel de terre, auquel elle s’accroche et lentement file vers les portes vitrées qui s’ouvrent latérales et Patricia retrouve la locomotion flexible de l’automatisme, n’a plus à penser ses mouvements, elle sort, le caddy la conduit entre les véhicules sur le parking, elle avance, elle s’éloigne, se tient droite, elle a l’intention de se tenir droite, elle tient.

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3.

Au moins le chauffeur n’est pas bavard. Le taxi avance lentement le long des boutiques, le moteur est silencieux lui aussi, c’est irréel cette lente procession devant les vitrines qui reflètent la voiture comme les vitres de la voiture reflètent les vitrines, il y a quelque chose de solennel aussi, Patricia irait jusqu’à penser qu’il y a quelque chose de solennel dans ce mouvement. Elle se laisse aller dans le coin du siège, pose la tête contre la vitre et du coup sa tête est reflétée par les vitrines sur la droite, Patricia est en deçà de deux reflets d’elle-même.
Cette impression qu’elle a, que les boutiques défilent devant la voiture immobile.
Ce sont des boutiques de luxe bien sûr, on ne parle plus de boutiques que pour de petits magasins de petits produits de luxe.
Mais — mais n’est-ce pas Sergio qui derrière la vitrine, devant une cliente ouvre une boîte outremer à l’intérieur de laquelle on voit briller de l’or sous la forme d’une ellipse ? Sergio vendeur, gérant, propriétaire ? Sergio, il y a longtemps amoureux de Patricia, il voulait la déplacer sur la plage, la gaver de daïquiris jusqu’au coma, jusqu’au petit matin, en pleine sudation, lui livrer l’alka seltzer à midi dans le lit sur un plateau, lui parler du velouté des étoiles et de la start-up qu’il avait en tête, c’est d’ingénierie humaine qu’il s’agissait, Patricia demande au chauffeur d’arrêter le taxi !
Mon Dieu, Sergio, c’est un bracelet cher à l’achat qu’il tient dans sa main, sa tête est penchée, il murmure des mots doux de marchandise, cela est-il préférable à l’ingénierie bio ? rapporte-t-il autant ? permet-il huit heures de sommeil sans cauchemar ?
Le visage de Sergio sans doute se reflète sur la vitrine où dorment d’autres bijoux, Sergio dans l’or et l’argent fondu, dans le platine aussi, son reflet serait alors vu de l’intérieur de la boutique.
Patricia tient la poignée de la portière mais hésite à ouvrir. Certaines hésitations relèvent de la nausée qu’on tente de contrôler.
Elle appuie son front contre la vitre, si Sergio la voit, il la verra à travers la vitrine et la vitre, il ne verra pas le reflet de Patricia. Le reflet du soleil sur le bracelet trace une ligne mouvante sur le visage de Sergio.
Elle retire sa main de la poignée, le chauffeur lui dit qu’il ne peut rester garé en double file jusqu’à la fermeture des boutiques, il lui rappelle que le compteur tourne. Il a déjà refusé trois appels, dont deux pour l’aéroport. Patricia sait que l’aéroport est extra-urbain, les tarifs y sont plus élevés qu’intra où elle est. Peut-elle proposer de l’argent au chauffeur pour le tranquilliser, lui qui commence à s’agiter de rester immobile ?
Combien ?
Quel est le prix de l’immobilité absolue ? Elle ne trouve pas de réponse à cette question, il lui reste deux cartes en main, descendre du taxi ou demander au chauffeur de poursuivre sa course.
Derrière la vitre Sergio s’incline devant la cliente, l’invite à se déplacer vers une table basse qui doit être un tiroir-caisse de luxe, le tintement des pièces, le froissement des billets plutôt, l’échange même d’une carte de crédit, auraient quelque chose d’obscène dans ce que Patricia imagine du taxi comme un lieu six fois béni où l’on ne peut que chuchoter carats.
Le chauffeur augmente le volume de la radio, il exagère, c’était des sons au loin et ça devient proche et tonitrue, c’est déplaisant ici, dans le taxi à son tour, l’enveloppement de l’habitacle par la voix qui racole, répand comme de la merde dans un ventilateur des annonces pour acheter et vendre gratuit, la voix qui racole c’est fanfare pour tous, Sergio hoche la tête, assis face à sa cliente, il n’ouvre pas la bouche, marché conclu.

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2.

Il y a, dans la minuscule armoire frigorifique, de la vodka, du rhum, du gin et du whisky, de petites bouteilles, des échantillons. Deux grandes bouteilles d’eau plate minérale, aussi. Le décompte de la consommation est fait à midi par celle ou celui qui nettoie la chambre, change les draps et change les serviettes de la salle de bains qui est horrible immobile entre ses carreaux rose saumon, elle vient d’être refaite pourtant. Ayant pensé « pourtant », Patricia réalise qu’elle fait preuve d’optimisme car elle pense implicitement que le goût va s’améliorant.
Elle a retiré l’abat-jour de la lampe de chevet, on ne lit pas sous 40 watts de toile écrue.
Patricia écrit parmi des prospectus et des sachets de sucre en poudre sur un meuble recouvert d’une plaque de verre, le meuble tient de la table, de la commode et du synthétiseur.
Elle a sa propre bouteille de gin, plus grande et moins chère relativement que l’échantillon. Quand la réalité de sa situation lui revient à l’esprit, pas la réalité tout court, elle relève la tête comme un chef d’orchestre et s’envoie une grande lampée. Si la réalité de sa situation persiste dans son esprit, elle réitère, la tête et la bouteille assurent leurs quarts de tour respectifs.
Patricia boit peu mais quand elle boit c’est beaucoup. Dans cette chambre d’hôtel il faut attendre le soir, attendre la nuit, attendre le sommeil, le store est baissé parce que dehors c’est le four. Dans son esprit la réalité des chambres d’hôtel passées persiste malgré le gin, elles défilent comme des portes dans un couloir et l’on sait l’inquiétude qui peut sourdre d’un couloir mal éclairé où se succèdent les portes. Eh bien, c’est contre cette inquiétude que se bat Patricia. Cette inquiétude est la seule raison de son combat puisqu’elle est ce qui reste de la réalité, de Patricia qui en est le lieu et veut l’expurger d’elle, ce genre de combat est toujours fastidieux et perdu généralement, par abandon.

Il y a cette fenêtre, qui est ouverte et par laquelle passe par à coups l’odeur du diesel. La rue est au-delà de la fenêtre ouverte et le boucan est considérable, considérable ce grondement continu accompagné de coups de freins et d’appels d’avertisseurs. Les appels sont rares mais ils percutent le tympan et au-delà toute la sensibilité vacille. La vue par exemple est tronquée ou plutôt le sens de la vision, la rue perpendiculaire à la fenêtre ouverte semble s’élever et se renverser sur la gauche. Patricia sait que cette rue est plane et qu’elle ne se renverse pas plus que les immeubles qui la bordent et qui ont eux l’air de s’effondrer, carrément. Parvenue à ce point, elle place ses mains sur le rebord de la fenêtre et c’est gras. De la rue dans sa perspective endommagée, l’esprit n’a rien à faire.
Elle a vu en traversant la salle à manger de l’hôtel que ce soir le lièvre est au programme. Le lièvre sera du lapin, ça ne fait pas un pli. La fenêtre refermée, elle lance un coup de fil. C’est occupé à l’autre bout, elle ne raccroche pas, elle attend. Son expérience lui a appris qu’occupé s’interrompt au bout d’une minute à peu près pour laisser place à une sourde vibration, une vibration qui dure longtemps avant que l’appareil ne se replace en position occupée. Son expérience lui a enseigné aussi que l’expérience est sujette à caution. Patricia ne raccroche pas. Elle saisit la télécommande du poste de télévision et appuie sur 1 et un homme apparaît qui parle.
Patricia l’entend, même elle le comprend, la tête de l’intervenant est aplatie sur l’écran HD, il assène détails jusqu’à l’os, les automobilistes sont vaches à lait, pressurés, Patricia comprend mais ce qu’elle voit n’est pas clair, un homme au volant, la tête dans un étau qui se resserre, au terme tout éclate et fuse mais les os aussi alors où est l’os ? Où l’os du chauffeur ? Elle actionnerait avec plaisir la vis qui serre l’étau jusqu’à faire éclater comme une pastèque le chauffeur et les os avec, en fragments, jusqu’à l’os, non, plus loin, jusqu’au plus intime de la moelle.
Ce qui est débité sur l’écran est une question de voies : 3 et non plus 2 sur l’autoroute entre deux villes parce que ça commence à bien faire les bouchons et ralentissements pour les autos, c’est l’enfer.
Patricia pense à l’enfer, les vaches à lait sont au volant.
Devant l’écran elle a de la peine à respirer, brusquement, c’est la coupe du souffle réalisée et des fougères tropicales dans les Préalpes mais l’homme au visage aplati montre ses dents, qu’il a gâtées par trop d’essence et de diesel, pour Pat c’est incommensurable. Placée comme ça dans un polar, elle se précipiterait vers la salle de bains pour gerber. Mais non, elle s’endort.

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1.

Le soleil va lui taper sur la tête.
La voiture a percuté un mur de parpaings. Percuté dans la nuit, puisqu’hier soir la voiture n’y était pas, il n’y avait que le mur et le fil de fer qui coure et coupe en spirale au-dessus. Ce que le mur entoure, elle ne l’a jamais su. Elle appuie son front contre la vitre. La tête de l’homme a heurté la gauche du pare-brise. L’homme a un œil ouvert, l’autre est caché par le montant de la carrosserie, la tête est tournée vers la gauche, elle ne voit pas les jambes, elle fait le tour de la voiture, regarde à travers chacune des vitres. Il y a une mallette entre les deux sièges avant, le cendrier est tiré, il contient des clés. Une carte routière est ouverte sur le siège arrière, les jambes de l’homme ont glissé vers la droite, Patricia ne se souviendra pas de tout quand il fera moins chaud.
La portière droite est fermée. Elle revient vers celle de gauche qui bouge un peu mais reste bloquée. L’avant du véhicule a été relevé par le choc et le soleil d’août commence à chauffer les surfaces planes de la carrosserie et tout ce qu’il y a autour, elle y compris, Patricia qui ne supporte pas la chaleur.
L’automobile est bleu métallisé, ses sièges sont en cuir beige. L’arrière est côté route, donc intact. Le soleil s’y reflète sous la forme d’un halo comme on en voit à la sortie des tunnels. Elle essaie d’ouvrir le coffre mais le coffre est fermé.
Elle se penche vers la plaque d’immatriculation. La voiture vient du nord, Patricia remarque le cuir et les deux longues portes sans poignée, la petite antenne télescopique à l’arrière du toit, l’unique essuie-glace à l’avant dont le balai adhère parfaitement au pare-brise incurvé, elle remarque mais elle oubliera.
La température monte, elle s’assied contre le mur. Les aspérités du béton déchirent son maillot. Elle met la main dans son dos et de l’index agrandit le trou dans le coton. Les coudes sur les genoux et le menton dans les mains, elle fixe le capot à l’avant duquel se dresse un petit cercle de métal entourant un arbre, un cèdre ou un arbre chinois rare et précieux, un grand singe y grimpe et scrute la plaine d’un œil fatigué d’ambition, comment savoir dans cette chaleur ?
Le soleil est haut, il est midi à peu près, Patricia a sommeil, les parpaings, on les appelle aussi des plots ou des moellons, vont se réchauffer bientôt, Patricia, cet homme est mort ou grièvement blessé, le soleil lui tape sur la tête, pense-t-elle.
Le temps passe, le soleil est au zénith, le mur est chaud, la carrosserie plus chaude encore, pas un souffle sous le ciel sans nuage, c’est écœurant. Sous le capot, le moteur dégage une odeur de paraffine.
Un portail en fer surmonté de flèches interdit l’accès au terrain vague et au hangar.
Bizarre, pense Patricia, pas une voiture sur la route depuis ce matin.
Deux portes et un haillon arrière : célibataire ou marié sans enfant ou des enfants et une deuxième voiture avec quatre portes et une femme, c’est compliqué, il fait chaud le soleil ne montera pas plus haut.
Elle réalise que l’homme dans la voiture accidentée, elle le connaît peut-être, s’il n’avait pas la tête encastrée dans l’angle du pare-brise elle pourrait s’en assurer mais non, et puis le choc a sans doute modifié la forme du visage.
Parvenu au faîte de sa trajectoire le soleil commence à redescendre, les ombres vont s’allonger et toujours personne sur la route.
Le visage baigné de sueur, Patricia n’aime pas les voitures. Les formes, les phares surtout, et cette voiture contre le mur, endommagée, son ombre tourne dans la chaleur, tout tourne autour et pas un bruit et personne sur la route, la tête sur les genoux Patricia s’endort, ce n’est pas normal.

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Jean-Jacques Bonvin