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il était cinq heures du matin quand Gilou a sonné, il n'allait pas bien disait-il, il allait mal c'est vrai, des choses perçantes tout autour de lui et des gens qui lui disaient, je lui ai dit de ne pas écouter ce que les gens disent mais pourquoi ils le disent, ce n'était pas une chose à dire parce que Gilou est tombé dans le délire, celui qui m'avait dit de ne pas écouter ce que les gens disent mais pourquoi ils le disent était mon généraliste, il y a vingt ans, s'il me l'a dit c'est qu'il pensait qu'il me restait du discernement, je pense, mais j'interprète, en tout cas ce n'est pas une chose à dire à quelqu'un dans le délire parce que du coup il redouble de vigilance et la vigilance d'un délirant est pesante pour l'observé, Gilou a tout de suite redoublé de vigilance, il m'a pris au mot, à sept heures au petit-déjeuner j'ai compris qu'il ne me lâcherait pas de la journée alors je lui ai donné une poignée de tranquillisants et il les a bus, avalés avec son café, mais il ne s'est pas endormi, il a seulement ralenti son débit, celui de ce qu'il disait et c'était horrible parce que Gilou découvrait en écoutant pourquoi on lui disait ce qu'on lui disait pourquoi ce qu'on lui disait n'était plus une cause mais un effet et qu'il fallait en trouver la cause et c'était sans fin, j'avais les cheveux qui se dressaient sur la tête et Gilou aussi, nous étions face à face avec les cheveux dressés sur la tête, heureusement c'était samedi je ne travaillais pas, je suis conseiller en communication, j'apprends aux gens à écouter ce qu'on leur dit et pas pourquoi on le dit ou plutôt je leur apprends comment dire à leurs clients ce qu'ils veulent entendre sans chercher à comprendre pourquoi on leur raconte des choses sans nom alors que c'est si facile à comprendre, Gilou tordait la bouche et ses yeux me fixaient puis fuyaient, à gauche ou à droite, avant de me fixer à nouveau pour me dire ces choses dont je ne voulais rien savoir parce que je les savais déjà à l'époque où on me disait d'écouter pourquoi on me les disait, à dix heures Gilou avait bu quatre cafés et fumé trop de cigarettes, malgré le froid j'ai ouvert la fenêtre pour respirer, ne pas étouffer, parce que ce que disait Gilou dans la fumée de son tabac et la façon dont il me regardait m'étouffaient et ce qui m'étouffait aussi c'est qu'il ne m'écoutait plus, il écoutait pourquoi je disais ce que je disais et moi aussi j'écoutais pourquoi il disait ce qu'il disait, pour un peu j'aurais écouté pourquoi je disais ce que je disais et le désaste alors eût été certain, pour nous deux, à midi je suis allé me coucher en lui demandant d'aller dormir aussi mais il est parti à deux heures et demie parce qu'il n'avait plus de cigarettes, c'est ce qu'il m'a dit, j'ai eu de la peine à m'endormir parce que je pensais à des choses vieilles mais je me suis finalement endormi vers cinq heures quand le téléphone a sonné

 

Jean-Jacques Bonvin