Bitume
Du pétrole, à partir d’une matière de charges craquées ou par oxydation, on tire ce qui fera la route. La route est lisse, elle brille jour et nuit, pas de la même façon.
Toute route à la longue se fissure, c’est une règle générale. L’eau passe au dessous ou le dessous de la route est si sec qu’il est d’une sensibilité maladive .
Ce qui apparaît alors dans les fissures et pousse, ce sont des fleurs, de l’herbe, folle, des ronces. Nous touchons au but.
Il reste quelques kilomètres à parcourir.
Au départ, la gomme sur le bitume, puis la route sous les pneus, qui tranche dans la nature comme un rasoir.
On est au volant, le ruban se déroule, on ne perçoit pas le changement, des fissures invisibles à l’œil nu puis de longues lignes de fracture, des pans entiers de route quittent la route, on réalise enfin que quelque chose ne va pas, ne va plus du tout, puis le trou, le gouffre, le rien qui suit la route, c’est alors noir sur noir, tout le monde descend.
Gare
Même la ville des plus grandes imperfections connaît l’heure où paraît la cité. C'est sur une page lue il y a longtemps, nous sommes dans un train sans livre et les yeux regardent au-delà de la vitre, c’est à l’est de Lyon et le jour tombe. Comme peint par Corot un entrepôt, non pas chapelle mais cathédrale, non pas plaquée or mais d’or littéralement et qui penche, en haute tension au-delà des rails, au-delà de la gare, de la plate-forme circulaire qui tournait sur elle-même pour inverser la direction des locomotives, la gare alors était un point rouge sur la carte ferroviaire, le point rouge voulait dire de première importance.
Tout défile et s'amoindrit, wagons en tôle et en bois, baraques comme les wagons, amas de boulons, de ressorts, traverses imbibées de créosote, ballast, jaune super des Caterpillar, la tête tourne prise par l’éclat de la cathédrale et la vallée s’élargit, le train roule à l’air libre, suit une longue courbe et se dirige vers l’est, il y pleuvra sur de vagues églises où macère la molasse.
Piscine
Saisir une image, une seule image à la fois et un détail de l’image, par exemple KOT écrit sur un mur qui n’est pas un mur dans le vestiaire et autour tout est étrange aussi, un immeuble tombe, une rue bascule, une piscine se vide, le bleu vire au gris mat, c’est un moment du monde.
Du pandémonium on pourrait extraire des comprimés de chlore, de la charpie de carreau, des échelles d’aluminium, les détacher des côtés ou du fond, le tour de la piscine est resté, il cadre, de quoi tenir encore un peu.
La piscine vit sa vie de vide, une histoire en creux puisque l’eau manque et que le trou ne peut servir à rien de rien ou à recevoir des ordures, être comblé, et du coup ne plus être ni trou ni piscine ni rien, un plan vague au fond.
Pourtant du bord du trou qui était piscine on constate que le trou est nécessaire, vraiment tout à fait nécessaire, que sans lui vide comme il l’est il n’y aurait rien autour que du vide, rien autour qu’un trou.
On retrouve KOT partout, c’est vrai, quand on tourne le dos à la piscine et s’en éloigne longtemps.
Calandre
Radiator grilles, monuments au bout du capot, sur les barres rectilignes, de chrome alors mais c’est fini parce que danger si collision, elles absorbent l’air selon la vitesse, selon la vitesse le moteur est refroidi, sur les barres rectilignes comme un couteau vertical dans la glace la Victoire de Samothrace illustrant les deux R, l’étoile à trois branches, l’écu d’Antoine de la Mothe Cadillac encadré de laurier yankee, le félin qui bondit, de chrome mais on le sait de couleur et on le voit noir, la cigogne d’Hispano Suiza, d’or en plein vol, l’instantané la montre en ronde-bosse au moment où ses ailes sont abaissées sur des routes encore incertaines, meilleur sera le ruban de la route, plus légère la calandre, vers le bas les ailes de la cigogne mais elles vont remonter sur les stations d’Europe, d’hiver et d’été, spas, lidos, Cabourg où d’autres calandres se côtoient ou se font face, caressées par la peau de chamois sous la crème glacée des stucs, le gravier murmure comme l’eau d’une fontaine, lounges, clubs, halls, des violons non loin, l’un désaccordé, les lampes sont allumées, une cuillère tinte contre un plat.
Légume
Un jour, donc, Il fut manufacturé, littéralement tripoté jusqu’à ne plus pouvoir servir d’aliment aux animaux ni aux humains. On ne le consomma plus, sa mise en boîte fut interrompue, les chaînes s’arrêtèrent. Pourvu de prothèses, il découvrit, comme au sortir du grand coma darwinien, la marche, la nage et le vol dans les airs. Il acquit aussi le don des langues et fut dès lors condamné à l’espoir dans le noir du soir. Il connut la syntaxe et la mélancolie.
Et puis, les vannes de l’évolution cédant contre toute attente, il reçut la Grâce, la lumière ineffable et plus encore, un peu plus tard, il devint ange à la droite du Seigneur.
Remplacera-t-il dans les années à venir la Trinité soi-même, cause première, formelle et finale de tout, mécanicienne formidable du mouvement des vies ? et, plus tard encore et ce serait le comble, rompra-t-il l’Unité triphasée, Crucifié, Saint-Esprit, Père accoudé aux nuages dans le jour qui se lève, intimant aux pierres qu’on ne mange pas l’ordre de se faire légumes par souci d’ordre et d’équilibre et par amour de la justice ?Mais du vide laissé par le règne minéral, que verront alors monter les découvreurs vers la proue de leurs caravelles ?
Jean-Jacques Bonvin