Elle dit qu’elle s’appelle Rose, elle prétend qu’elle s’appelle Rose, même si elle n’est pas Rose, qu’elle verra par les yeux de Rose, les cellules souches des yeux de Rose, elle le dit et c’est une fois pour toutes et pour ne plus le dire et même si ce n’est pas vrai, Rose existe et voilà qu’elle existe.
On peut presque voir ses genoux entre l’ourlet d’une robe et des souliers vernis, c’est quand on a marché sur la lune, mais Rose grimpe dans le sapin sans ses souliers, touche la peau de l’arbre, voit les écureuils, dauphins des airs, compte les pois sur les coccinelles, de toute beauté, la nature, elle gribouille pas.
Tout apparaît, apparaît, apparaît, tout n’est qu’une suite d’apparitions alors heureusement qu’on a l’horaire du matin à midi le soir à la même heure et que la mère de Rose est toujours pareille, à côté de la table, devant l’armoire, empilant, ou pliant ou dépliant ou les mains dans l’eau, pareille, sauf le jour où elle avait mis un chapeau noir.
Il y a une maladie, c’est une maladie du temps, une tumeur du temps, une maladie de notre temps que Rose n’a pas, dont Rose ne veut pas, la maladie veut obliger à faire ce qu’il faut quand il faut, la maladie veut qu’il y ait un âge pour tout.
Rose fait tout le contraire, elle fait la sourde, on la voit de dos, elle dort toute la journée, c’est en hiver. Rose pique des crises, crie la nuit, fait semblant de rêver. Elle fait tout à l’envers, elle mange d’abord le pain frais, Rose ouvre pas les cadeaux, elle commence par le dessert, elle aime lire Rose, elle ramasse les choses par terre, Rose met des billes dans sa bouche.
On peut pas la réveiller quand elle dort, quand elle est concentrée dans ce sommeil de jour qui barre l’entrée à la maladie du temps, elle veut pas se réveiller, même si pendant ce temps les os s’allongent, même si c’est là qu’on grandit, elle est dans tous les temps à la fois, dans leur confusion. Elle grimpe encore sur le sapin, mais avant elle a des seins dans une discothèque, elle voit la raie entre les seins en baissant le menton pendant une danse tectonique, elle est dans tous les temps, elle eut beaucoup d’enfants, une armoire pleine de trucs homéopathiques, une voiture avec un grand coffre, puis un jour, à un de ses anniversaires, elle reçut un fauteuil haut et dur, avec des accoudoirs.
C’est une fièvre que ce combat endormi contre la maladie. La vieille Rose dort, la jeune Rose dort, l’enfant Rose dort, on la secoue, mais elle ne bouge ne veut pas bouger s’accroche à feindre le sommeil pour pas tomber dans la maladie du temps, dans cette maladresse d’être vraiment dans le temps, comme si on s’était beaucoup trop penché.
Et Rose existe, parfois elle jette son assiette par terre, un jour Rose donne un coup de pied dans la porte-fenêtre, la vitre est brisée, les bas déchirés, elle se fait rien elle, Rose, elle fait des crises dans les magasins, Rose compte tout, elle veut des manches ballons, elle veut des volants, des volants, elle veut un col comme ça, elle sait ce qu’elle veut.
Que Rose existe, et il faut raconter vite cette histoire, il faut lui laisser peu de répit, elle pourrait fondre sur ma langue, elle pourrait fondre dans ma bouche, je ne saurais plus rien d’elle, j’aurais tout oublié des tentations de s’enrouler dans les grands rideaux du salon, l’odeur de poussière qui est bonne quand il commence à pleuvoir, je porte Rose sur ma langue, je porte son refus de la maladie mélangé à ma maladie.
Tout l’hiver, le refus de Rose m’empêche de lire les journaux et il me bouche le bruit des sirènes. Tout l’hiver Rose a arrêté le temps. L’hiver entier, il ne s’est rien passé. Rose a dormi, dormi comme quand il neige, tout l’hiver. Mais l’hiver, même l’hiver passe.
Le truc classique, le plus heureux, d’abord, encore plus heureux, pour terminer une histoire, c’est forcément un matin, début d’été, odeurs d’herbe coupée. Rose peut se lever, sans plus d’efforts qu’il ne lui en a fallu pour rester couchée, des jours et des jours, sans tension, une jambe allongée l’autre pliée, comme pour un saut, un saut de l’ange qu’elle a fait en dormant, le saut parfait partait sans effort, vers le haut du lit, c’était vers le haut, toujours vers le haut, et on ne retombait jamais d’un tel saut.
C’est forcément un matin, que l’histoire finira bien, finira mieux encore, le truc classique c’est qu’il fait beau, Rose peut se lever sans plus d’efforts qu’il ne lui en a fallu, couchée, position de saut, puis le saut. Il fait beau. Elle peut se lever. Le monde ressemble à une robe qui est immense. Il y a un trou par où Rose passe la tête, ensuite ça tient à la taille comme une crinoline, ça danse, frémit, ça se balance, la robe est vraiment belle, fracassante, couleur pelouse, rue, parking, elle bouge autour de Rose, d’une prodigieuse légèreté, pourtant c’est une robe très large, avec une traîne, une traîne illimitée pleines de reflets géranium, et ce jaune des machines de chantier, puis ça va d’un bord à l’autre du lac, poissons bleus, poissons blancs, pour remonter vers la gare, les parcs, alors on n’en voit pas la fin.
Marina Salzmann