Lettre de Franck à Aurora
Oxford, Exeter College
18 mars 2008
Aurora, ma douce,
Tu as dû t’étonner de ce pli sous enveloppe d’Exeter college. Eh bien, ce n’est que moi, arrivé seul pour un colloque de linguistique dans cette ville humide et studieuse, qui m’a valu dès le premier jour un franc refroidissement. Une bonne raison pour me cloîtrer dans cette chambre et t’écrire longuement. Au moins par cette lettre te rejoindre quelques minutes…
La forte fièvre m’a permis d’éviter quelques orateurs monocordes, qui parlent de leur minuscule spécialité avec un sérieux à faire crouler les plâtres ! Certes, ils en savent des choses et parfois d’étonnantes, mais ils sont pénétrés de la conviction que leur domaine d’études est le plus important au monde, simplement parce qu’ils y ont consacré tout leur temps. Je t’épargne le récit détaillé de ces journées où un public à demi assoupi feint de trouver ces avancées décisives. J’ai expédié ma communication au plus vite, la voix étreinte par la pharyngite. Une série de remarques sur le masque rhétorique de Jean-Jacques Rousseau ont fait l’affaire. J’ai mentionné des emprunts aux figures de Socrate, Jésus et même de François d’Assise, puisque Jean-Jacques parlait aussi aux oiseaux. Ces comparaisons ont déclenché la fureur de ma voisine, une théologienne ayant consacré sa vie à rétablir la bonne ponctuation des Evangiles. J’ai bien cru qu’elle allait m’excommunier en public. Heureusement, le chairman, un bon nounours barbu en ménage avec un doctorant dingue du moyen âge, a réglé cette querelle à l’anglaise, par une bonne plaisanterie. Ouf !
La presse du jour apporte deux nouvelles qui m’ont fait forte impression, dont je te joins les coupures. Non, Aurora, il ne s’agit pas de science-fiction, sache-le ! D’abord, on note la sortie à Saint-Pétersbourg du « premier roman écrit par un ordinateur ». Un amour véritable (Astrel éditeur), tel est son titre, a été généré entièrement par un logiciel narratif, nourri préalablement de paramètres typiques issus de quelques grands romans russes, dont Anna Karénine. L’histoire est simple et rappelle des émissions de télé-réalité : des personnages inspirés des héros de Tolstoï se livrent à un règlement de comptes sanglant sur une île déserte. Si ce premier roman marche, il est prévu, indique l’éditeur russe, de « publier les Œuvres complètes » du programme informatique concerné.
Quel soulagement ! Bientôt disparaîtra le pénible métier d’écrivain, toutes ces tâches ingrates d’esquisses, ratures, relectures et discussions interminables avec des critiques dubitatifs ! Cela nous laissera les mains libres pour de vrais loisirs.
La seconde nouvelle nous rapproche d’Oxford, puisqu’elle concerne la ville voisine de Reading, où Oscar Wilde a été emprisonné : un professeur d’informatique de l’université est devenu le premier cyborg de l’histoire en s’implantant des puces électroniques sous la peau. La condition humaine lui inspire la plus grande lassitude : « Je n’ai aucune envie de rester un être humain, c’est beaucoup trop limité », a-t-il déclaré à la presse. Son grand rêve aujourd’hui, et tout son laboratoire y travaille ardemment, serait de réaliser la « première communication directe entre deux cerveaux » préalablement reliés par des puces. Ainsi, serait dépassé selon le professeur « le stade archaïque de la parole et de l’écrit » qui a trop longtemps limité les relations avec nos congénères. Les humains pourraient ainsi accéder directement à la pensée de leurs interlocuteurs. Le professeur Warwick, c’est son nom, a prévu de réussir cette prouesse dans les cinq ans, et ceci avec sa propre épouse, Irena, qui pour l’instant hésite encore à se soumettre à l’expérience. La courageuse Irena a pourtant accepté un premier essai, avec une puce provisoire envoyant à chacun de ses gestes une petite impulsion électrique à son mari. Auparavant, on les avait placés à distance respectable dans le laboratoire, dos à dos, les yeux bandés. A l’entendre, le mari en a éprouvé un vif plaisir : « Moi j’ai ressenti son signal très fort, au fond de mon être. J’ai ressenti que c’était elle. C’était incroyable… Encore plus intime que quand on fait l’amour. »
Voilà une autre une bonne nouvelle, après celle du roman informatique sans auteur : nous pourrons sous peu nous introduire dans la pensée des autres. C’est une énorme barrière qui va tomber : jusqu’ici, enfermés dans notre cerveau, on ne pouvait qu’imaginer plus ou moins ce qui se passait dans celui d’en face. Cela donnait bien sûr lieu à des spéculations, des ruminations à longueur de journée. A d’infinies discussions dans les cafés, à toutes sortes de conjectures plus ou moins maladives. Il est si étrange de vivre auprès d’êtres que nous croyons connaître, mais dont il faut sans cesse interpréter les phrases et les actes, tant leurs pensées nous demeurent dissimulées. D’où une technique ancienne et très raffinée, celle du roman, cette machine à mettre en scène les mondes intérieurs. Tandis que chacun geint ou rugit son trop rapide printemps, tandis que nous nous agitons, aveugles, dans le temps irréparable, le roman s’autorise souvent l’omniscience : les personnages n’ont guère de secrets pour leur auteur. Ce rêve très ancien, c’est celui aussi des espions américains, des amoureux jaloux et des clients entrés chez la tireuse de cartes.
Eh bien, Aurora, c’est un grand moment pour l’homme : avec le professeur Warwick, l’obstacle antique va tomber. Non seulement les romans n’auront plus besoin d’auteurs, mais plus besoin de romans tout court pour nous projeter dans les mystères de la conscience d’autrui ! Ce sera la télépathie généralisée, à distance respectable, et les corps réduits à un rôle de figurants ou de fantômes.
Comment sera le monde quand toutes les pensées y seront immédiatement interconnectées ? Que deviendront tous les secrets qui jusqu’ici donnaient tant de sel à nos existences sans relief ? Et surtout, aurons-nous encore besoin de nous rencontrer vraiment, Aurora, pour savourer les bonheurs de l’amour ? Me suffira-t-il bientôt de penser à toi pour qu’à mille kilomètres tu sentes dans ton corps un frisson ? Et toutes ces vieilleries, la conversation ou les lettres patiemment écrites, seront-elles expédiées sans mots, par une simple transmission d’ondes ? Je me sens soudain une espèce en voie de disparition en écrivant la lettre que tu tiens entre tes mains. Mais sans doute suis-je trop anxieux. Pourquoi s’inquiéter et renoncer aux nouvelles possibilités offertes par ces techniques ?
Après tout, nous pourrons vivre un plaisir synchrone, rien que par l’esprit. Au supermarché, à un seul stimulus venu de mon lointain cerveau, tu sentiras tes jambes flancher, ton sexe se mouiller et tu éprouveras une gêne mêlée de rires ! J’insisterai jusqu’à ce que tu jouisses devant le rayon des surgelés. Tu dissimuleras ton visage crispé, ton souffle haché, en te penchant vers le caddie. Et moi je te dirai les mots de plus en plus crus pour accélérer ton pouls.
C’est toi ensuite qui passeras à l’attaque, Aurora, ma belle vengeresse. Tu choisiras l’heure où je donne cours, très concentré sur un poème de Blaise Cendrars, pour m’assaillir de propos avenants, de petits mots sucrés. J’aurai peine à contenir ma réaction. Le pantalon en serait tout distendu, et je tenterai d’esquiver en me tournant contre le tableau ou me réfugiant à ma table. Dieu merci, tu ne parviendrais pas me faire jouir ainsi, mais ta suggestion serait assez forte pour me faire perdre le fil des idées. Aux questions des étudiants, je bafouillerai quelques évidences, ou alors il me faudrait leur demander de lire en silence un nouveau passage du texte étudié. Ce qui me laisserait le temps de contrôler mon esprit en récitant machinalement le livret du neuf, afin de le détourner du sexe mouillé que tu t’efforces d’y glisser.
Tu dois en rire comme moi, mais à la réflexion, ce scénario risque d’être plus inquiétant qu’amusant. Si cela se réalise, comme disait ma grand-mère, « il va y avoir du gravier dans la tarte aux fraises » ! Et dans le doute, je me demande s’il ne vaut pas mieux nous en tenir aux mots, malgré toutes leurs limites. Après tout, ils permettent de jouer à l’infini avec une vie trop fade.
Aurora, je bénis donc cette lettre qui est distance entre nous. Elle m’oblige à inventer des mots, ces arrache-néant, pour aller jusqu’à toi par mille détours. Des mots qui t’atteindront dans plusieurs jours quand je penserai à tout autre chose et toi aussi. Leur pouvoir sera libéré après coup, nous faisant vivre cet instant deux fois, maintenant que j’écris et bientôt quand tu liras.
Aurora, je bénis tout l’inconnu de ma pensée en butte à l’ordre des mots, parce qu’elle déroule cette lettre avec une rigueur imprévisible et chatoyante. Je la découvre à mesure de l’écrire, et mes rêveries prennent corps au rythme de la main.
Aurora, je bénis l’absence, et le délai, et tout ce manque qui te rend plus intensément présente. Sans cela, comment se déploieraient les images qui prolifèrent comme des fleurs sur la terre nue ?
Me voilà seul au réveil dans ce lit anglais inconnu, je cherche ton ventre, Aurora, mais ne trouve rien que le drap rêche. Les images me sautent contre, celles de tes cuisses blanches, bombées et verticales au-dessus de moi comme deux colonnes d’un temple. Je regarde vers l’intérieur. Les colonnes sont fuselées par des bas noirs et leurs dentelles découpent sur ta peau de petits motifs comme des cicatrices. Tout en haut, cachée par l’ombre et le duvet doux, attend ta fleur de chair, vibrante déjà. Ta sueur se mêle à l’odeur du nylon, et quand tu ouvres les jambes pour me faire passage, toute une fête musculaire bat déjà son plein. Maintenant, les yeux fermés, le visage posé contre ton sexe luisant, je respire tous les arômes, j’entre en forêt. Ma langue va te fouiller, elle attend ton nectar. Mes mains se posent là où la dentelle contient la chair étourdie. Rendez-vous au carrefour magique où l’artifice fête la nature ! Aurora, je cesse ici cette débauche de mots qui, pour un peu, va tourner au pastiche d’un écrivain romand à moustaches, spécialisé dans le secteur.
Toi qui tous les jours rencontres des informaticiens, Aurora, dis-leur que pour rien au monde je ne renoncerai à la saveur que les mots échangés mêlent à ta peau incomparable. Dis-leur qu’ils peuvent se les garder, leurs robots numériques ! Je préfère mon pauvre roman d’homme à tous leurs stériles engins.
Love from,
Franck
Jérôme Meizoz