Bonheurs

 

 

Tissages

 

Tissage I

Il faut d’abord le vent, j’apprends, que les vents s’en viennent de partout, que ce sont des tissus, ils font la nuit, les nuits comme une seule et Van Gogh aussi en avait peint le corps, le vent jusque dans sa chambre, et dans le vent comme un autre encore, jusque dans les yeux, j’apprends, si je les garde fermés c’est beaucoup de bruit, tout ce qu’on déchire dans une lutte qui ne cessera pas d’elle-même, ni le désir de peindre, ni le sommeil, tout ce qu’elle brûle à moins de les ouvrir, on écrit un œil c’est de l’eau, ce n’est toujours que de l’eau, mais devant moi je vois bien que le monde brûle, lui aussi, et que c’est de le regarder qu’il brûle, que les choses du monde se font belles, tu me dis ce n’est pas dormir, on ne dormira plus, j’apprends, peut-être alors tes cheveux, ou tu te caches contre moi, tu attends, puis tes lèvres sur mes yeux pour me dire on ne verra jamais aussi loin.

Tissage II

Je suis assis, table caisse fenêtre ouverte et juste là une étendue d’eau et des marches de terre, je reste accoudé, seul, avec en moi une étendue d’eau et des marches de terre car c’est aussi un peu d’âme, la prose de Cendrars qui toujours me revient et si tu étais là tu voudrais que je lise, parfois une ligne seule, et la seule flamme de l’univers est une pauvre pensée, et c’est peut-être ça, je veux dire que les choses coulent en nous, que le dehors s’y verse et souvent on pense mal, mais aujourd’hui c’est faux, ce ne sont pas des larmes mais te voilà sortie et ma seule vraie pensée est une odeur, je la garde, je m’en viens vers toi, ou voir tout à l’envers et c’est toi qui es là, qui trouve souffle, fenêtre ouverte, toi qui déjà lisais.

Tissage III

Tout est là et on attend, j’attendais, les gens parlaient d’une énorme saison, les gens parlent, ils vivent comme ça, avec les mots comme une grande horloge et le désir, longtemps rien, alors enfin c’est une main, une main s’est formée et c’est la mienne, elle est à moi, puis une autre peut-être, elle aussi de nulle part, les gens disent on ne comprend pas, on n’est pas faits comme ça, c’est vrai, le mieux pour le dire serait de prendre une toile, en voici une, c’est une foule et c’est une plage, de la toile retirer tout ce qui n’est pas le corps, retirer l’eau comme le sable, on masque pierre bois métal et ce sont les choses qui s’en vont, enfin les tissus avec ce que les tissus cachent, restent ces quelques taches et la couleur chair, des morceaux de nous, j’attendais, puis cette main, je me laisserai conduire, tu l’emportes, tu la poses sur une pierre, la poses sur un tronc, dans la laine du bois et c’est encore ma main qui se tisse mais tu dis nous, il va faire jour, tu seras belle.

 

Sandro Marcacci