Bonheurs

 

 

Au large

Un avion qui rampe par terre, sur les cailloux, sur le sable. Un avion qui bouge dessous. Sous l’eau. Les pieds se détachent, flottent, les bras tirent en avant. J’ai sept ans. Je nage pour la première fois. J’ai appris toute seule. Les arbres sentent. L’eau a une odeur. L’air a du goût. Je respire et j’avale. Je respire l’humidité des feuilles et des écorces. L’avion est l’ombre du corps. Chaque nageur a un avion au-dessous de lui. S’il fait beau. Un moment précieux. Je sens très fort combien je le garde et combien je le perds. L’avion avance, sombre et clair à la fois. Je nage. J’écris sans les mains. Je glisse, j’avance. Petite comète de sang. La magie est quelque chose de simple : la sueur qui perle, les larmes. Le mal, ça déborde, ça écrase, ça pèse, ça resserre. Je suis du côté du rien. Tout communique avec quelque chose. Mais avec quoi communiquent les fleurs qui s’ouvrent la nuit ? A quoi communique la poitrine devant mon dos ? Avec quoi communiqueront mes mots, le jour qui suivra ma mort ?
Je me penche sur l’eau. Ou alors c’est l’eau qui se penche sur moi. Qui me tient, entière. L’eau dépouille et comble. Remplit chaque interstice, chaque pore. Des milliers et des milliers de petites mains rapides.
On reconnaît les histoires vraies à ce qu’elles n’ont pas de chute.
— Qu’aurais-tu pu lui donner de plus ?
— Le bonheur, Signora.
Eté très sec à Beverley Hills : les rats noirs envahissent les piscines, se servent aux buffets et résistent aux chasses d’eau.
— Monsieur, vous vous dites heureux. Faut-il qu’un homme soit tombé bas pour se dire heureux ? (Baudelaire à Jules Janin – mais qui est Jules Janin ?)
Un mot qui s’autodétruit, aussitôt prononcé.
Je tremble. Je flotte.
Ecrire ? Un vide qui avance.
Le mot le plus bouleversant : promesse. Mais l’autre, l’autre est plus dangereux. Bien plus.
Quelques dizaines d’années plus tard, je nage chaque jour jusqu’au plongeoir, un cube posé au large du rivage, à cinq minutes de la maison. Ruisselant. Avec de l’herbe sur le socle. Qu’est-ce qui n’a ni poids ni consistance ? Le ruissellement de l’eau qui tombe. La stupéfac­tion d’être vivant. De ce quelque chose qui ne dépend de personne. Une échelle à la verticale, peinte en bleu, mène à deux mètres carrés de planches. Parfois, une main ruisselante, incon­nue, s’agrippe au rebord. Une nuque. L’odeur d’une nuque. Pas de visage. La femme avec un corps, la femme sans corps, deux reflets dans l’eau, se diront adieu, un jour. Le corps habillé de pleurs. Ruisselant. Le corps très lourd et très léger, après. Qui a froid et qui a chaud. Trem­blant, comme il devrait l’être, toujours. Qui a faim, soudain, très faim. La bonne heure est chaque heure. Elle est ce carré de planches.

 

Corinne Desarzens