(deux pages arrachées au Journal du projet)
soudain l’étonnante douceur de ces journées de février,
la campagne vêtue de vert tendre,
le bleu du ciel pâle et serein comme la pupille d’un aveugle,
l’intense symphonie du silence que scande parfois le frémissement d’une feuille morte que le vent remue avec une infinie délicatesse,
comment ne pas imaginer la mort autrement que sous la forme d’une absence,
d’un départ sans qu’on s’en aperçoive,
d’un oubli, d’un simple et naturel oubli de vivre,
d’une mémoire vive qui s’éteindrait comme un caillou brûlant glissant dans l’eau d’un torrent,
la mort pareille à ce soleil qui dévisse maintenant derrière la muraille des nuages qui rehausse l’horizon d’effrayante manière,
dans ce qui reste de ciel se croisent les balafres de sang des coups de fouet des avions traversant ce champ de gemme pâle avec la violente lenteur des souvenirs
mais il fait frais
puis froid
je dois rentrer
je rentre et c’est le soir dans ma maison,
j’allume le feu dans la cheminée,
puis je regarde le feu dans la cheminée,
le feu dans ma cheminée,
la beauté familière du feu dans ma cheminée,
à l’étage on ouvre puis on claque une porte,
des pas font résonner les murs,
les dernières braises s’amenuisent comme la lanterne d’un train en partance vers nulle part
ou vers l’oubli
peut-être vers la mort
quand plus tard le feu s’éteint sa chaleur poursuit en moi sa vie de survivant, intimant par là même à mon corps de ne pas oublier qu’il fut aussi cela : ce feu reçu,
de ne rien oublier du
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qu’est-ce que tu écris ?
j’écris un livre
sur quoi ?
sur des mots
des mots sur quoi ?
sur le silence
quel silence ?
le silence de la mémoire
de quelle mémoire ?
celle dont je ne me souviens pas, car ma mémoire ne m’appartient pas, cascade ou ru, torrent désordonné ou fleuve tranquille, elle s’écoule depuis l’amont de ma naissance vers de vastes avals de cailloux et de sables où elle se perd, chaque jour ma mémoire se cherche une source, elle s’en fabrique comme elle peut, s’affirmant affirmer dans la nuit, sitôt l’aube venue elle se contredit, s’insurgeant au contact d’autres mémoires elle s’ordonne à la va-comme-j’te-repousse, parfois, à bout de ressources, elle tente de s’effacer, elle y parviendrait presque, parfois devant un miroir de rencontre elle décide de se refaire une beauté, se grimant avec un vieux fond de teint d’humanité elle avance dans la rue fière d’elle-même, quelque peu méprisante pour ceux qu’elle abuse, car, bien à l’abri dans la solitude d’une quelconque salle de bain, il lui arrive plutôt de se fabriquer des grimaces, de se façonner des masques de peur, de se dessiner des traits d’horreur, crayonnant sur son visage des caricatures de rage qu’elle jette contre les barbelés des souvenirs qui la cernent, la ceignent, la sanglent et l’isolent de la vraie mémoire, et si ma mémoire s’imagine contenir mon passé, mon passé ne saurait contenir à lui seul ma mémoire, pauvre passé que ce passé qui n’appartient qu’à moi et disparaîtra avec moi, faussement riche de souvenirs dont il est illusoire de croire que je pourrais m’en soulager en les jetant dans la fosse de la mémoire commune, en espérant qu’elle y retrouve celle de Varlam Chalamov et de Robert Antelme et de Vassili Grossman et d’Albert Camus et de Esther Hillesum et de Paul Celan et de Claude Mouchard et de Claude Lanzmann et de Margaret Buber-Neumann et de Danilo Kis et de Jean Hatzfeld et de Svetlana Alexievitch et d’Anselm Kieffer et de Hans Magnus Enzensberger et de Hélène Berr et de Nina Berberova et de Pier Paolo Pasolini et de Ella Maillart et de Imre Kertész et de Sigismund Krzyzanowski et de Yitskhok Katzenelson et de la Bible Chouraki et de Predrag Matvejevitch et de Mihail Sebastian et de Masuji Ibuse et de Tchouang-Tseu… car ma mémoire est un livre fait de chapitres qui se bousculent et se montent les uns sur les autres en une mêlée narrative où Dieu lui-même ne retrouverait pas son Verbe
alors tu fais parler les morts ?
je ne fais pas parler les morts, ce sont eux qui me font parler
tu dois être malheureux
ne crois pas ça, quand ma bouche s’ouvre et qu’en surgit un peu de leur parole, alors je suis heureux
tu es heureux ! ?
oui, je suis heureux – même si cela ne fait pas mon bonheur pour autant.
Marc Delouze