Ou encore, au détour d’un sentier grimpant dans le maquis, attendant que votre gourde se remplisse goutte à goutte à la petite fontaine, tendez la main pour détacher deux figues presque noires, et picorez quelques mûres sauvages.
Au matin frisquet, dans cette solitude qui n’a rien d’un isolement, apercevoir la bergerie toute proche et ruminer l’idée que la fumée est une chanson.
Après la longue marche, le harassement doux sur la terrasse ombragée.
On pourra observer quelqu’un avec ravissement — par exemple, ce jeune couple jouant la scène de ménage : il lui prend la main qu’elle retire d’un geste boudeur et alangui, il insiste, cette fois sur la cuisse, etc. On se dira qu’il faut décidément se le rappeler, puis bien sûr on l’oubliera.
L’alexandrin conviendra, mais dans des proportions raisonnables, pour dire certains bonheurs comme :
« l’orgue pétaradant des amours masculines ».
Ou les contrepèteries innocentes, telle celle-ci, délicieuse et délicate, entendue récemment à la radio — votre attention s’il vous plaît, autre alexandrin :
« La Chine se soulève à la vue des Nippons ».
Puisque vous êtes d’humeur lutine, voici, mon cher, pour votre divertissement : connaissez-vous l’histoire du couvreur ?
Observez donc ce petit personnage sur l’affiche, ce songe drolatique léchant, lapant passionnément son écuelle, et interrogez-vous sur le rapport qu’entretiennent bonheurs et avidité.
À propos d’avidité et de Rabelais, roi des Dipsodes comme on sait : vins capiteux des contreforts du Mont Ventoux, brûlure amère et cendrée du mescal. Et voici pour vous réjouir :
« Puis entrèrent en propos de desjeuner en propre lieu. Lors flaccons d’aller, jambons de troter, gobeletz de voler, brocs de tinter :
- Tire !
- Baille !
- Tourne !
- Mouille !
- O combien d’aultres y entreront avant que celluy-cy en sorte !
- Boire à si petit gué, c’est pour rompre son poitrail.
- Remède contre la soif ?
- Il est contraire à celluy contre morsure de chien : courrez tousjours après le chien, jamais il ne vous mordra ; beuvez tousjours avant la soif, jamais elle ne vous adviendra. »
Râler, rire et ronchonner en arrachant la rampante et répugnante prolifération végétale (répétez, pour voir !).
Et puis, penser à l’insondable mélancolie de Kafka écrivant : « Se marier, fonder une famille, accepter tous les enfants qui naissent, les faire vivre dans ce monde incertain et même, si possible, les guider un peu, c’est là, j’en suis persuadé, l’extrême degré du bonheur qu’un homme peut atteindre. »
Tubéreuse, vétiver et fleur d’oranger. On lésinera sur la vanille. Pas de musc, quelle horreur ! Ah, vous aimez vous aussi le romarin ? De l’ail ? Mais enfin, mon cher !
Ne dédaignons pas, mais sans ostentation, d’aller chercher une phrase bien sentie dans un livre qui se défend d’être bavard, où il est dit que je comparerais volontiers le bonheur un peu morbide de la confession à celui que recherchent quelques personnes raffinées qui, avec une lenteur étudiée, caressent du bout de l’index une légère égratignure qu’elles se sont faite sciemment à la lèvre inférieure ou qui piquent de la pointe de la langue la pulpe d’un citron à peine mûr.
N’avoir pas de réponse à la question des surréalistes sur la jouissance des femmes.
Ou alors, accepter le sort de Tirésias à qui Junon ôta la vue parce qu’il avait affirmé, ayant été lui-même homme, femme, puis homme à nouveau, et alors même que les dieux l’avaient sommé de répondre, qu’en matière de plaisir, la femme l’emporte de la tête et des épaules.
« Anticyclone 1030 hPa sur les Açores. Flux d’ouest modéré, mollissant. Prévisions pour la nuit : ouest à nord-ouest force 3 à 4. Mer belle à peu agitée. Prévisions pour la journée : d’ouest à nord-ouest mollissant force 2 à 3. Mer devenant belle partout. Pour vendredi : d’est force 2, fraîchissant force 3, localement force 4 vers Antifer, en revenant nord-est ».
Cette jeune femme vous sourit sans raison dans le train, ou au détour d’une rue.
Vous demandant si les bonheurs peuvent être égoïstes, ou même exister aux dépens d’autrui, peut-être songerez-vous à cette ultime réflexion de Chris, le protagoniste du film Into the Wild : « Le bonheur n’existe que s’il est partagé ». Et vous vous souviendrez de votre premier projet pour cette lecture, projet très heureusement abandonné, dans lequel vous dressiez l’inventaire de tout ce que vous avez bu et mangé en solitaire, durant votre dernier séjour à Barcelone.
Puisque nous en sommes aux confidences, croirez-vous qu’il m’arrive de douter ? Je veux dire : des mots ; de leur pouvoir ; des bonheurs qu’ils me donnent… C’est si banal, je suis confus. Mais écoutez plutôt. [extrait d’un chant polyphonique géorgien : Tsintskaro, par Hamlet Gonashvili, 55 secondes].
J’aime quand vous faites votre nigaud : c’est un chant composé de mots, que je sache ? Que vous n’entendiez pas le turc, le russe ou le wolof, ce n’est ni plus ni moins que votre affaire, non ? Pensez-vous donc que la petite troupe de nos bonheurs soit fille de l’ignorance ?
Voilà pour moi ! Mais Velan lui-même dit quelque part croire au silence, il me semble. Laissez-moi le citer :
« Toi, fais silence, ô mon démon,
Sachons diminuer dans l’ombre,
Laisser l’unique pour le nombre
Mais
Prendrons-nous les menus bonheurs ? »
Croire au silence, mon cher, croire au silence ! Mais pas à l’ignorance !
On pourra encore savourer l’idée que les bonheurs sont de fraîche rosée. De crépuscule et de ressac. Et puis… on prendra bien quelque chose. Non ?
Hélas… très volontiers !
Pascal Antonietti & Philippe Marthaler