Mort d'une femme en été

 

 

 

On trouve toujours une explication

Quand l’étudiant en psychologie était rentré de son job de vacances et que, montant l’escalier, il avait vu le fils de la voisine marcher à sa rencontre du fond de la terrasse, il n’y avait rien vu d’extraordinaire. Il pensait, en sortant ses clés : tiens, il est rentré de vacances. Et puis il avait voulu tourner à droite et rentrer chez lui. Mais le grand gaillard pâle – pas plus que d’habitude – était arrivé à sa hauteur juste à cet instant, il l’avait regardé en disant : elle est morte. Il avait ensuite descendu l’escalier, était entré dans la Fiat blanche qu’il avait fait démarrer aussitôt.

L’épisode était si banal, l’un rentre, l’autre part, que l’étudiant en psychologie avait juste pensé : je suis vraiment trop crevé, j’entends n’importe quoi, maintenant. Il était rentré chez lui et n’y avait plus pensé.

Ce n’est que le samedi, à dix heures du matin, que son père qui ramenait les croissants frais qu’il était allé acheter à la boulangerie d’en face, avait dit en posant le sac de papier à la cuisine : Y a une voiture de flics devant les garages et une Mercedes noire à côté. Je me demande ce qui se passe. Je vais en fumer une dehors.

Le préfet sortait de la dernière maison de la rangée, suivi par les deux hommes qui portaient le brancard. Une couverture couvrait la dépouille. Ils avaient mis les scellés sur la porte. Le store de la fenêtre à côté de la porte d’entrée était baissé.

Les véhicules avaient démarré et voilà. C’était un beau matin d’été, il allait faire chaud. Les gens entraient et sortaient du centre d’achat où le cervelas était en promotion signalée par une grande affiche sur la porte vitrée automatique. Quelqu’un téléphonait dans la cabine : tout le monde n’a pas encore son portable. La banque fermait à onze heures et demie, mais le kiosque à journaux et la pharmacie ne fermeraient qu’à 16 heures. Le Sablier était fermé pour cause de vacances. Un décor terriblement suisse, pensa le journaliste de l’Equipe qui passait quelques jours chez les parents adoptifs de sa femme avec ses gosses.

Dans son bulletin de onze heures, que très peu de monde entendit parce que c’était l’été, un samedi, la radio locale signala que le Préfet avait procédé à la levée du corps d’une femme de 6o ans trouvée morte dans son appartement. L’enquête ordonnée établirait les causes du décès.

(Notations d’un étudiant en pycho-sociale)
Evidemment, je ne pouvais pas savoir que dans l’après-midi qui avait précédé sa mort – il y a toujours un après-midi qui précède la mort de quelqu’un – je ne pouvais pas savoir, donc que ma Dame voisine avait coché des listes d’auteurs et des titres de livres sur des catalogues d’éditeurs. Pourtant la fiche jointe en portait la date. Comme c’est bizarre, ai-je pensé, quand j’ai eu ces listes en main. A quoi bon etc. mais dans le foutoir de papiers de toutes sortes qui couvraient la table carrée, journaux, cartes postales, publicités, découpages d’ombres chinoises… j’ai repéré un volume de l’Oulipo, un Queneau et Espèces d’espaces de Pérec. Et j’ai compris qu’il n’y avait rien à comprendre.

En cinquante-cinq éclairs à l’aube et autant de roulements de tonnerre – peut-être plus puisqu’il ne s’agit que d’un dénombrement fait au gré de mes battements volontaires de paupières durant cette nuit de Walpurgis –  la canicule avait glissé au sol et rejoint le centre de la terre, magma furieux qu’elle n’aurait jamais dû quitter. L’eau déversée d’en haut avec excès avait lavé d’un coup l’erreur que d’aucuns faisaient de se croire sous d’autres latitudes par un pivotement inopiné du globe qui nous sert de marchepied pour atteindre l’éternité.

Les hortensias passaient du rose au gris et les œillets d’inde fleurissaient avec plus d’arrogance que jamais. La maison-tour dont j’avais à faire soigneusement l’inventaire pour établir le rapport qu’on me demandait en haut – lieu, se trouvait bien quelque part en Europe centrale-sud-sud-ouest. Fin d’été ou début d’automne, le soleil était redevenu supportable et il n’y avait donc aucune raison pour que je ne profite pas de ses agréables rayons sur la terrasse ouverte de la maison dont j’avais fait sauter les scellés sur ordre. Je pris donc le temps, celui qu’il faisait et celui que j’avais à ma disposition, pour me mettre tranquillement à l’ouvrage.

Vision d’ensemble puis énumération des composants. Voilà, c’est fait. J’en suis encore tout poisseux.
J’ai commencé en effet par la cuisine où se chevauchaient sur l’égouttoir porcelaines, ustensiles de cuisson, couverts, verres, posés à l’envers et lavés, ou dans l’évier, posés à l’endroit, attendant le rinçage. Le lave-vaisselle était vide. Une femme seule. Tout cela était bien banal. Mais l’ennui venait de ce que je voyais dans chaque objet le bras et la main qui l’avaient saisi et le regard de la morte y restait accroché. Ce beau regard que j’avais vu seulement quelques jours auparavant, alors que je connaissais ma voisine depuis mon enfance.

Il avait fallu, pour que je voie cette Dame, que les surveillants du musée où j’avais mon job d’été me la signalent. C’était au vernissage, la semaine précédente. Elle avait signalé que la liste des numéros d’appel des taxis, collée sur l’étagère du combiné, n’en comprenait aucun gratuit – ce qui était regrettable, avait-elle dit, puisque l’appareil n’acceptait pas les cartes et qu’on n’avait pas toujours de la monnaie sur soi.

Elle avait parlé en souriant, comme on parle à de bons amis, avec ce ton juste un peu sérieux pour qu’on prenne note de son observation – et de son sourire. Sobrement élégante avec son écharpe légère qui se soulevait et balançait au rythme des mouvements de son corps en déplacement. Ces observations, je me les faisais pour la première fois. Je ne l’avais jamais vue jusqu’alors autrement qu’en voisine, avec son nom de voisine et sa place de voisine, dans les appréciations de mes parents, ses voisins. Elle disait bonjour, quand on la rencontrait, parfois mon père la retenait en échangeant avec elle les banalités habituelles aux relations de voisinage. J’avais juste remarqué qu’il raffinait un peu quand il parlait avec elle. Rien d’autre.

Le lendemain de ce soir-là, je l’avais croisée, elle allait chercher ses journaux au bout de l’allée, c’était le matin et elle était sans maquillage, très pâle, et j’avais eu l’impression qu’elle me laissait pénétrer dans son intimité. Parce qu’elle savait que je n’y verrais rien, rien d’autre que son mystère. Et en effet, cette femme que je voyais pour la première fois comme une femme, ne livrait rien d’elle-même. Mon père disait qu’elle ne savait pas bavarder parce que derrière chaque parole qu’elle disait on sentait une parole seconde qui n’était pas dite, mais qui existait. Comme il y avait toujours un second sourire derrière son sourire apparent. C’était embarrassant, un peu paralysant, même, disait mon père qui tentait vainement d’aller plus outre mais ne se retrouvait finalement qu’avec une poignée de mots transparents, insaisissables de polysémie. Insaisissable.

Et puis il y avait eu la dernière fin d’après-midi toute sombre quand je rentrais : elle s’était enveloppée dans un vaste imperméable qu’elle tenait fermé d’une main, parce qu’elle allait sans doute jusqu’à la supérette d’en face, seulement. J’ai croisé son regard, j’avais osé, c’était la première fois, et j’en avais eu un vrai vertige – comme lorsqu’on se trouve sur un à-pic au-dessus de la mer fortement remuée par les marées d’équinoxe.

Et maintenant, c’était cela qui me collait, cette glu de vertige éparse sur tout ce qui lui avait appartenu, tout ce que j’avais à recenser pour faire ce rapport qui serait reçu comme mon travail de diplôme, on m’en avait donné l’assurance. J’avais à faire preuve, je le savais, à la fois de rigueur scientifique – l’utilisation adéquate de l’outillage conceptuel appris – et d’intuition – qui ne devait pourtant pas m’égarer sur les routes d’un imaginaire morbide. Mais vous connaissez, vous, des psys dont la chiquenaude initiale de la profession ne se trouve pas dans ce soupçon, dans cette toujours possible aliénation de soi-même ?

Que je vous dise quand même, c’est ma chute et la chute de cette nouvelle : j’aime les garçons, selon la formule consacrée, pire, j’aime un homme. Mais cette ex-femme vue trois fois, dont la dépouille a passé sur une civière devant ma porte ce samedi d’été, cette femme me colle à la peau à travers tous ces objets que j’énumère et dont elle s’est servie. Cette femme, son visage, ses mains, son drap de bain avec son odeur, son flacon de coco chanel sur la tablette sous le miroir, cette femme me colle et m’attire dans son gouffre. C’est le moment pour moi aussi, je crois, de tirer ma révérence.

 

Béatrice Berset