Quelques poèmes de
Vital Bender

&

Présentation
Alain Bagnoud

&

Rimbaud à vélomoteur
Jérôme Meizoz

 

 

L’AUTRE MATIN

L’autre matin (c’était hier ou un autre matin)
les rues empestaient l’égout des bouches et des lèvres inutiles
les passants réverbères allumés réverbères éteints allumés
clignotaient dans le brouillard buée des bouches
des bouches d’égout
et des lances d’incendie.
Un chien couvert de pellicules de jour qui se transforme en jour qui se transforme
en chien peut-être un autre chien
dans une autre ville
à travers d’autres rues puantes inutiles.
Un couple sans histoire
un homme avec un chapeau et sous son chapeau qu’il soulève devant chaque réverbère sur sa route rectiligne
une autre femme aux sourcils de duvet d’oisillon aveugle
d’autres apparences
d’autres fonctions
d’autres déguisements facultatifs.
Un homme au passé révolu
(chauve et les mâchoires en éventail tout autour de la nuit qui monte
qui n’en finit pas de monter et de descendre sur la ville sur cette ville celle-ci et aucune autre
qui n’en finit pas de s’engouffrer au fond des bouches béantes et des orbites creuses)
claque des mâchoires arrache un morceau de chair à l’immense magma de ténèbres pantelantes.
Un homme (d’autres accessoires…)
une femme qui lui demande l’heure chaque fois qu’il veut l’embrasser
à qui il répond immanquablement inutilement "je t’aime".
Elle ne le croit pas.
Comment pourrait-elle le croire ? — Non ! pas lui !
Que signifie tout cela : aimer croire aimer ?
C’est une autre histoire que je vous raconte là
dans une autre vie
une autre ville
avec des champignons sur les façades
des rats à l’intérieur des murs
à l’intérieur des bouches
des rats dans le vagin des femmes
dans le ventre des nouveaux-nés.
Pourquoi des rats ?
Pourquoi pas ?
Quelques fleurs aussi par-ci par-là.
Tout aussi inutiles.
Pourquoi des fleurs ?
Pourquoi des corolles
ces pétales ?
Ces tiges que les passants anémiques
piétinent en regardant l’heure ?
L’heure rouge de la fin d’un geste
de la fin d’un signe
quand le geste qui se prolonge
touche le ciel
et devient fumée.
Fumée pour trahir la soif
fumée pour masquer les rides
les usages
les excréments…
La femme dit à l’homme : tu es trop sentimental…
L’homme écrase une fleur et pense : elle ne m’aimera jamais.
C’est une autre mort
un autre souffle avide
une autre certitude inéluctable.
Un réverbère.
Un chien.
Des urinoirs.
Une autre vie…

TOUT CE BOIS MORT POUR RIEN

Tout ce bois mort pour rien.
La chaleur se vit dans les tripes.
J’ai l’abdomen fugace
et la langue de bois vert.
Déflagration !
Chapeau de travers.
La vie se mord la queue.
La vie…
J’éternue.
Un souffle attise le brasier.
C’est toute ma vie qui part en fumée.
La sonnerie du téléphone
retentit dans mon encéphale.
Je décroche celui-ci.
Cette voix à l’intérieur de mon crâne
qui me dit : change de vie change
de mort. Ou tue-toi !
Les arbres sont vivants.
Mutation ! mutation !
Qui me reconnaîtra ? qui ?
Les vers de terre sont vivants.
J’ai posé ma tête sur un guéridon.
Je la tourne dans tous les sens.
La lance en l’air.
La rattrape d’une main.
Puis l’autre.
Qui m’aimera encore ? qui ?
Je prends mon crâne à pleines mains
le secoue jusqu’à ce que les yeux en tombent.
Billes de verre.
Billes de feu.
Je suis aveugle.
La matière plastique est-elle vivante ?

Qui me comprendra encore ? qui ?
Je remets ma tête à sa place.
Elle s’ajuste mal.
Tant pis !
J’allume un grand feu
au milieu d’un couloir interne.
Une taupe survient.
La chaleur se vit sous la terre.
Je lui montre ma tête mal emboîtée.
Elle ne se soucie guère de ce qui apparaît en surface.
Sa conscience est ailleurs.
Ailleurs…
Elle fume une pipe d’écume rouge.
Me regarde fixement.
Je remarque qu’elle n’a pas de tête.
Deux petits trous de chaque côté du nombril.
Un autre trou dans la glotte
à l’intérieur duquel elle enfonce sa pipe.
Petite intrusion dans le monde des vivants…
Feu de bois.
Feu de tripes.
Feu !
Qui me surprendra encore ? qui ?
Des bulles d’air chaud courent le long de mon œsophage.
La vie est un bain de mémoire perpétuel.
Au secours ! au secours !
C’est ma raison qui flambe !
Mon passé tombe en ruine.
Je réintègre mon centre rouge.
Je suis vivant.

 

Vital Bender