Monsieur Marcel

 

 

Par des signes, saisir une situation, quelle merveille ! Quelle transformation !
Henri Michaux, Saisir

 

Elle suit, sur la plage, les ridains blonds, serpentins, mi sable, mi sel. Parallèles à la mer, à gauche, et à la digue, à droite. Promenade Marcel Proust. Elle ne l’a jamais lu, ce Proust. Pas le temps se défend-elle en souriant quand l’interroge la propriétaire du meublé… Mais elle le connaît de biais, en différé, par diffraction. La madeleine, spécialité pâtissière au coin de la rue Mermoz. Elle l’achète parfois ; elle ne la mange pas. C’est une bonne cliente. Un peu extravagante, bizarre, un col de plumes blanches autour des épaules, mais la logeuse en a vu de plus snobs. Et puis elle revient tous les ans : on cessa vite de lui poser des questions.
Tôt le matin, sur la plage, ne se voient que les empreintes d’animaux : de chiens, parfois de chevaux, toujours de goélands. C’est le message de la nuit à l’aurore, ses secrets scripturaires, cette multitude de  gravés dans la sagesse du sable. Quand passe la femme, la mer ôte un trait, en manière de reconnaissance féminine. Ailleurs, au fil des heures, elle en ajoute , ici, là, partout, elle signe la mémoire de tous ces pas humains qui la foulent. Et quand revient le soir, l’écume à son tour joueuse, dépose une bulle très ancienne, un reste de gueule aboyante . Puis la mer monte d’un coup et généreusement compisse le sol, effaçant l’anamnèse éphémère.
Elle n’aime Cabourg que déserte. Hors-saison, avait dit l’employée du syndicat d’initiative la première fois, d’un ton détaché, un peu méprisant, peut-être (mais elle se sent si vite méprisée) en lui tendant la liste des logements disponibles à la semaine. Quand les lumières du casino sont éteintes, le visagiste couché, le piano à queue du Grand Hôtel muet. Au moins un Steinway. Elle ne peut pas voir, de loin.
Elle marche très longtemps sur la plage, au-delà de la digue, bien au-delà des dunes, vers Ouistreham. D’abord les maisons sont moins hautes, puis moins riches, puis moins nombreuses. Elle ne laisse, en avançant, aucune trace sur le sable. Il n’y a personne à côté d’elle pour s’en étonner.
Alors elle sort un sac de sa poche, et du sac une miche rassie, un bout de madeleine séchée, qu’elle émiette à tous vents tous les jours. Les goélands en retour, chaque jour viennent accrocher une plume supplémentaire à son col blanc puis se postent, un peu plus loin, sur une langue de sable que recouvre peu à peu la vague.
Puis elle ôte ses vêtements un à un et elle entre dans la mer. Hors saison, hors temps, elle ne sent pas les morsures du froid. Elle nage vers les goélands silencieux et cela fait, sous les flots bleus et parmi les flocons ailés à peine blancs, parsemés de noir sous le bec et au bout de la queue, cela dessine une tache mauve. Longtemps, elle se baigne parmi les oiseaux, royale. Ils se posent sur ses épaules, sur ses mains. Un ou deux lui picorent le bout des seins. Elle rit. La mer lèche ses plaies.

Un soir, un homme la repère. Il a mangé au restaurant du Grand Hôtel, il a joué au casino, à la roulette, il a gagné. Il se tient dans l’embrasure de la porte. Il happe la nuit bruyamment. Ses cheveux argentés sont éclaboussés de strass et d’or. Elle marche en contrebas, sur la plage. Elle ne porte ni fourrure ni bijou. Juste ses plumes. Elle a grignoté quelques miettes. Un nuage flotte autour d’elle comme des anneaux stellaires, vaporeuse alliance pour quelles noces nocturnes ? L’homme descend les marches qui mènent au sable. La mer est invisible, seul s’entend le ressac qui patiente. La femme s’est fondue dans la nuit. La mer jappe. L’homme jure. Il reviendra tous les soirs jusqu’à la revoir. Un parfum d’iode le gifle dans un bruit d’aile.
Cela prend quelques jours. Quand il l’aborde enfin, elle ne lui répond pas. Elle tourne vers lui ses yeux de noyée : son regard le fore, le vrille, le traverse, il est vite et méchamment ferré. Elle le suit, quand il l’invite au casino. C’est la fin de l’année : un grand bal y est donné. Bösendorfer, Pleyel, Fiazoli ? Enfin elle saura. Elle en sera, la roturière. La mer, étale, attend. Les goélands, sur leur langue brune, ont faim.

L’homme a demandé qu’on joue Le lac des cygnes. Elle valse à son bras, légère et plus douce qu’un fin duvet d’oiselle. Il plaisante, sûr de lui, à quelle métamorphose le prépare-t-elle, à minuit ? Se changera-t-elle en reine des goélands ? Plus blanche et plus libre que le plus beau des cygnes. Elle sourit : sa peau de plumes immaculées est plus éblouissante que la robe couleur de temps d’un autre conte ancien.
Il l’appelle Cendrillon. Elle l’appelle Monsieur Marcel.
Laqué de noir, le piano est un Yamaha.
Ils sortent un peu avant minuit. Elle lève sa flûte dans la brise marine : la dernière nuit de l’année se met à chanter, et toutes les mémoires cicatrisées font siffler leurs voix de cristal. L’homme approche ses lèvres pour un baiser. Sur celles de la femme, même le champagne a un goût salé.

La femme a dénoué la cordelette dont elle avait ceint sa taille, et sort, d’une petite bourse de soie, une madeleine desséchée. Les pieds dans l’eau, elle nourrit les mouettes familières. Bon chien, la mer vient lui lécher les mollets. La femme se tourne vers l’homme et le montre du doigt. Aussitôt, la mer enfle, gronde et se jette sur lui, les crocs de ses crêtes en avant.
Beaucoup d’empreintes sur la plage, le lendemain matin. Homme :  ; chien : . C’est normal, diront les gens. Un soir de fête comme celui-là, des touristes auront pris un bain de minuit.
Beaucoup de traces, quelques gouttes de sang et, comme tracé à la plume sur le parchemin du sable, le souvenir des goélands,

Ella Balaert