Sortir de l’aéroport. Prendre un taxi. Le chauffeur écoute du Brahms. Voir défiler le film dans la nuit qui tombe. Se dire qu’on y est. Griffonner ces notes hâtivement dans mon carnet noir. Rouler longtemps, dans la banlieue, sur l’autoroute, voitures en deux files denses, panneaux verts, quarante à l’heure. Au loin, les gratte-ciel éclairés, quadrillés sur le ciel noir comme une affiche. Passer un pont. Y être, dedans. Regarder, ne rien comprendre. Lever la tête dans la nuit. Puis l’hôtel. Dormir. Voir au matin par la fenêtre l’irréalité. Perspectives imaginaires, pures projections de fiction. Se promener, regarder les gratte-ciel et les voitures tanguer dans les rues rectilignes. Le métro, les gens, les lieux. Regarder, sentir les odeurs d’essence ou de décharge publique. Poubelles de fer sur les trottoirs, tuyaux d’échappement, sous-sol fumant des nuages de vapeur aux carrefours. Boire un café tiède. Les secrétaires en espadrilles. Les limousines. Les sex-shops, peep-shows et théâtres érotiques. Se sentir définitivement un étranger dans la ville. Vouloir écrire, ne trouver que quelques maigres impressions à relever. Marcher des jours pleins. Voir ses trajets changer, vers la périphérie. Belle ville, ma prison. Ne plus pouvoir en sortir. Enfermé dans le béton, le verre, la langue, l’ordre des rues. Projeté dans l’attente, vers l’extérieur, aller au bord du fleuve, sur les rives, animé d’un désir vague. Devenir un habitué des ponts. Pas des ponts-mêmes. De cet espace qu’il y a sous les ponts, avant qu’ils touchent terre, élevés qu’ils sont à cause du passage des bateaux. Sous les ponts. Et eux, les superbes, abordent de haut, surplombent les rives et griffent le territoire de leurs grappins plats dont les pointes s’accrochent dans le sol. Aimer ces endroits entre le pont et la terre. S’y cantonner. Définitivement étranger. En marge, dans cet espace gris qui abrite les laissés-pour-compte, les rejetés, sous ce lieu de passage où des gens pressés courent à leurs affaires d’argent ou de cœur, aveugles à ceux qui restent sur place. Chacun pour soi. Dis-moi qui tu hantes. Observer. Ecrire ces notes dans mon carnet noir.
Puis ne plus rien trouver. Chercher désespérément des idées, des thèmes, des phrases, des mots, des bribes de textes, des observations. Rêver à ce livre que je voulais faire, et se sentir impuissant, en panne de mots, incapable de dire ce lieu…
Alain Bagnoud