GCB

 

 

J'étais en camp de ski, en deuxième année de ce qu'on appelait alors, avant la réforme qui précèderait la réforme qui précèderait la réforme, l'Ecole secondaire. Notre professeur principal était notre seul accompagnant, celui qui s'occupait de la classe, contrôlait les absences, faisait les carnets. Il avait un peu plus que la trentaine et nous paraissait exotique avec son accent des montagnes jurassiennes, ses cheveux longs, sa barbe. En 1972, le poil était rare dans le corps professoral. Il était blond, et depuis que j'ai vu plus tard des images de GCB dans ces années-là, je les confonds. Mais le professeur avait des lunettes, lui, et de grandes dents de carnassier plantées dans des gencives rougies, ce qui me semblerait un peu paradoxal, après les repas et l'exposition du système.
C'était un disciple de GCB, séduit par sa théorie de l'instinctonutrition, et qui y adaptait sa pratique alimentaire. A l'heure de se mettre à table, après que nous avions bu une bière clandestine dans les cafés complaisants de la station, il s'installait un peu à l'écart, au coin de la grande salle du ski-club, et pendant que nous attendions nos spaghettis à la tomate ou notre fondue en jouant aux cartes, il étalait devant lui des nourritures crues sorties de sachets en plastique. Il fallait de la place. Je voyais apparaître des cacahuètes vertes, des légumes, des fruits évidemment, bananes, pommes de terre, navets, mais aussi un aileron de requin et des viandes qu'il nous expliquerait être des abats de porc, du cheval, des morceaux faisandées d'animaux naturels, gibier, cerf, chevreuil ou sanglier. Tout visible, bien étalé. Il faisait son choix, un mets après l'autre, le prenait, palpait, reniflait bruyamment. Quelquefois il reposait, d’autres fois il mordait dedans et on pouvait constater qu'il mâchait consciencieusement, avec application, jusqu'au bout. Puis il avalait. Mais il lui arrivait aussi de recracher, tout de suite, à la première bouchée, au premier coup de dent, ou bien plus tard, à un stade quelconque de la mastication, lorsque l'aliment était devenu fragment ou bouillie. Crachat violent, soudain. Tout son corps à ce moment crispé dans un refus brutal. C'était pire qu'un dégoût: une agression qu'il aurait subie, un empoisonnement brusque auquel il aurait réagi par la régurgitation.
Il ne faisait pas de propagande. La chose était assez spectaculaire comme ça. Dès le premier soir nous lui avons posé des questions. Je ne veux rien vous imposer, c'est bien parce que vous me demandez, disait-il. Il fallait le répéter, à cause des parents, de l'institution, et nous témoignerions si on nous interrogeait à notre tour. Il se contentait de répondre, pas de prosélytisme.
La clé de l’énigme était qu'il y avait une inadaptation génétique de l'organisme aux produits transformés. Le corps ne supportait en réalité pas les aliments cuits, mélangés, transformés par le feu, et répondait violemment à ces agressions. C'est ce qu'avait remarqué GCB, son maître.
Avant, nous étions comme les animaux sauvages, nous avions derrière nous des dizaines, des millions d'années de symbiose et d'accoutumance aux aliments, aux baies, à la viande crue. Puis est arrivée l'ère désastreuse de la cuisson, suivie par d’autres catastrophes: l'agriculture, l'élevage, les épices, les mélanges. Très récemment. Au néolithique. On ne s'est pas adapté, on n'a pas pu s'adapter, c'est trop court. De là les maladies. Car l'homme naturel n'était jamais malade.
Mais il suffit de suivre son instinct. La régulation est automatique quand on se remet aux aliments dans leur état naturel. Bien entendu, il faut éviter le lait, le blé, ça excite, le blé, à cause des sélections, des mutations antinaturelles, c'est une bombe. Cuire, surtout, est cataclysmique. L'opération produit des composés chimiques nouveaux. Les mélanges également.
Avant, j'étais un Jean-Daniel, disait le prof émacié en désignant un camarade pas obèse, non, mais, oui, objectivement gros. Avant, j'étais toujours malade, grippe, refroidissements, maux de gorge. Avant, je semblais beaucoup plus vieux que mon âge réel, et maintenant, regardez par vous-mêmes. Car si le corps est sain, il lutte tout seul contre les maux, triomphe de toutes les maladies, y compris le cancer dont GCB s'était guéri tout seul grâce à son régime, expliquait l'enseignant, c'est même ainsi qu'il avait découvert son système, pour lutter contre une tumeur à la gorge injuste qui l'avait attaqué à vingt-trois ans
GCB.  Homme brillant. Formation de physicien et de musicien, violoncelliste premier prix de conservatoire, des bonnes notes partout, tout le temps. Né en septembre 1934, à Lausanne en Suisse, je ne le savais pas encore, j'ignorais les détails. J'étais enthousiaste, la théorie me passionnait. Eradication des maladies. Une forme physique parfaite. La redécouverte de l'instinct, le naturel, et puis quelque chose de cosmique se rajoutait à ça, une expérience philosophique et mystique dont notre professeur ne nous donnait pas les détails, nous apprendrions plus tard, il suffisait de nous intéresser à l'instinctonutrition et à sa philosophie complémentaire, la métapsychanalyse.
Ce qui serait mon cas, pensais-je, bouleversé face à de si vastes et si neufs horizons. J''espérais, plus tard, devenir moi aussi méta. GCB, c'était le premier grand homme vivant dont on me parlait, un individu tout proche, de deuxième main, qui avait découvert une théorie fondamentale, comme Einstein, comme Galilée, un grand homme que je pouvais rencontrer si je passais par le canal à disposition.
J'avais treize ans. Un peu plus âgé que les gosses que baisait à la même époque, ou plus tôt, ou plus tard, et plus tôt, et plus tard, GCB. Paraît-il. A-t-on raconté dans les journaux. A moins que ce qu'affirment ses adeptes soit vrai, qu'il soit victime d'un complot, qu'on ait voulu le faire taire, tuer la vérité que véhiculaient ses écrits et son mouvement révolutionnaires.
Il avait trente-huit ans quand j'étais dans la neige. J'imagine que mon prof ne pouvait pas savoir, et j'espère qu'il ne pouvait pas craindre à cette époque que GCB serait ensuite accusé et condamné par la justice suisse, puis française, pour escroquerie et exercice illégal de la médecine, attentats à la pudeur, débauche contre nature sur une fille de neuf ans, viols sur mineur de quinze ans assortis de menaces de mort répétées. Que la presse le surnommerait le gourou pédophile. Qu’un spécialiste des sectes le décrirait comme un « grand pervers structurel et un très grand manipulateur, qui met sur le compte de l'organisation sociale l'existence de l'inceste et de la pédophilie.  Pour M. Burger, » dirait le dr Jean-Louis Abgrall, « la suppression du tabou de l'inceste et de la pédophilie aboutirait à une société sans criminalité. Autrement dit, c'est la société qui produit le crime.»
Comme GCB, mon prof avait pas mal d'enfants. Sept pour le gourou. Sa deuxième condamnation, la première ayant été causée par un attentat à la pudeur sur des gosses quand il avait vingt-quatre ans, un an de prison avec sursis à Vevey, sa deuxième condamnation est pour avoir initié son fils aîné, ou plutôt répondu à sa demande, dit la théorie de la métapsychanalyse, recherche sur les instincts sexuels naturels, qui ne nous poussent pas en réalité, dit la théorie, vers les relations charnelles entre adultes hétérosexuels. Celles-ci servent juste à la procréation. Mais les rapports sexuels entre adultes et enfants, plus particulièrement la sodomie, acte sacré, sont sources d'énergie cosmique.
L'âge idéal pour initier les enfants, disent, semble-t-il, les écrits de GCB, est de deux ou trois ans. On les libère ainsi du complexe d'Oedipe en répondant à leurs pulsions amoureuses, produisant du coup une énergie spirituelle et psychique qui rejaillit sur toute la communauté et la rend heureuse.  Mais ce n'est pas de la pédophilie. Il le dit dans un interview. Le besoin d'amour d'un enfant n'a rien à voir avec ce que fait un pédophile, dit-il. C'est la même distance qu'entre un viol et la réponse à l'amour, dit-il. Il y a deux cents ans, ces choses-là étaient encore parfaitement libres, dit-il. L'amour dont l'enfant a besoin est quelque chose de magique où le corps n'est pas exclu, dit-il. C'est l'enfant qui choisit et l'adulte est d'abord passif et ouvert à l'enfant, dit-il. C'est ça qui est difficile, dit-il.
Cette deuxième condamnation implique aussi des actes sur une petite fille de neuf ans ou dix ans, une jolie métisse qui s'est trouvée deux fois sur la route de GCB, deux avatars différents en fait du même idéal, deux gamines qui se ressemblent, dont la deuxième est en quelque sorte la réincarnation de la première dix ans plus tard, la première qui a été, aurait été, le grand amour de GCB, dans la ferme suisse qui était le siège de sa communauté, alors. La deuxième est arrivée en France dans le château de Montramé près du village de Soisy, à quelques kilomètres de Provins, offert par un disciple. C’est un bâtiment du XIIe siècle, restauré, avec piscine, billard, télé, ordinateurs, habitation pour les résidents permanents, et d’autres, séparés, pour les curistes. Certains de ceux-ci, qui ne pouvaient pas payer le régime très onéreux de légumes achetés aux paysans de la région et revendus sous le label de la société Orkos de GCB (Original Kosmos Sapienti, Sagesse du cosmos originel), travaillaient dix heures par jour à emballer les produits naturo mais voyaient quand même leurs dettes croître, dans ce château-paradis dont la femme de GCB a été chassée parce qu'elle a eu le mauvais goût d'attraper un cancer, après avoir été réservée à la procréation, avoir été frappée par GCB, dit-on, humiliée, tenue en sujétion pendant des années, puis finalement exclue de la communauté parce qu'elle n'aurait pas dû agoniser ainsi. C'était contraire au dogme.
Les deux petites métisses sont des filles de disciples. Toutes deux étaient issues d'un milieu pauvre, sans père, avec GCB pour père de substitution et une mère convaincue par l'instinctonutrition et peut-être la métapsychanalyse. Quand elles déménagent dans la communauté, c'est le HLM qu'on laisse, et on trouve la nature, le confort, l'écoute, l'estime, la douceur et la persuasion du maître, puis très vite son lit où les enfants du cosmos sont amenés par une tierce personne. Car le triangle est le premier remède à l'échec des relations hétérosexuelles. Elles sont les élues, les favorites du harem composé de fillettes et de garçonnets, révérées par les adultes de la cour du maître, les petites déesses qu'on couvre de cadeaux et d'affection. Elles en deviennent capricieuses, prétentieuses, insupportables. Des petites pestes. Oui, les témoignages concordent. Elles ont tellement de chance leur dit-on. En échange, il suffit de fournir de l'énergie divine au maître, avant l'école, après l'école, quand elles ont envie d'une robe ou de quelque chose, souvent, car le maître a un sacré instinct, disent-elles, et les autres aussi, qui admirent. Elles sont les fillettes magiques que tout le monde renvoie dans le lit du gourou quand elles en ont assez, quand elles refusent, se cachent. Elles sont des princesses cosmiques aux  facultés extrasensorielles, aux visions sacrées, des visionnaires sur qui repose le bonheur de la communauté. GCB ne fait que répondre aux pulsions amoureuses de leur oedipe non refoulé. C'est lui qui est choisi par elles, non pas le contraire. Un échange opère: il les libère, elles lui donnent de l'énergie.
Elles et les autres enfants vivent en totale liberté, ne fréquentent pas régulièrement l’école. Tout le monde est bien entendu contre les notes et les punitions. Et puis ça se termine. Le maître est jugé, emprisonné. Elles se rendent compte, elles le haïssent. Mais ensuite, disent-elles, que la vie est banale!
L'enfant cosmique. Le destin promis. Les facultés extrasensorielles. Le pouvoir sur les autres, sur les métas, les permanents adultes entre qui, selon le témoignage d'un adepte, les sujets de discussions principaux sont les relations triangulaires, l'homosexualité, la sodomie, la sexualité infantile. Certains adultes forment des couples avec des enfants, même très jeunes. On parle d'un garçon de deux ans. Les adeptes expliquent. Méta 1, c'est l'échec inéluctable du couple et l'importance de la relation triangulaire. Méta 2: seule la relation homosexuelle est productrice d'énergie. Méta 3: les relations sexuelles avec les enfants sont recommandées. Méta 4: la sodomie est un contact sacré. Les gamins du château poursuivent les non convaincus en hurlant: "Sale hétéro! Sale hétéro!"  Et, comme ils deviennent très provocants, dit l'un d'eux, ou l'autre, ils semblent donner raison à Burger et à sa théorie. On se sent coupable de ne pas leur répondre.
Mais ce sont des repentis qui déballent ça. Ceux qui balancent. Qui affirment que les discours de GCB étaient nauséabonds, confus, avec de faux renvois scientifiques, des références légendaires obscures. Que ses séminaires parfois xénophobes se  référaient  à une  société idéale, à des recherches génétiques, à des êtres supérieurement intelligents, évoquaient les mythologies grecque et latine, mais trafiquées, amalgamées. Que le brillant philosophe déconnait souvent et refusait de reconnaître ses lacunes et ses erreurs.
C'est à cause d'une de ses citations qu'une des fillettes cosmiques a vu que le roi était nu. Le ton était prétentieux et solennel à son habitude, dit-elle, lorsqu'il a lâché: «Comme disait Jésus-Christ, rira bien qui rira le dernier.»
GCB, mon premier grand homme. Je l'ai fréquenté par personne interposée, j'aurais pu le rencontrer, j'avais ce désir et cette crainte. Il vient de sortir de prison après remise de peine sur les quinze ans de sa cinquième condamnation, celle qui a sanctionné un viol sur mineur de quinze ans. La troisième et quatrième condamnation portaient sur l'exercice illégal de la médecine. Son mouvement instincto a été repris par d'autres. Il a ouvert un site internet pour se justifier et renouer le contact avec ses anciens disciples grâce notamment à un forum. On peut lui poser des questions, il répond presque en direct.
« Rares sont les citoyens », y écrit-il dans sa présentation, « qui ont été traînés dans la boue comme je l'ai été. Au cas où vous vous posez des questions sur ce qui se cache derrière les rumeurs, les fantasmes, les condamnations médiatiques et judiciaires, vous pouvez vous adresser ici directement à l'intéressé. A une condition toutefois : d'écouter équitablement tous les sons de cloche, et de vous faire votre opinion par vous-même. [...]
« Par exemple : vous demander pourquoi les idées de l'accusé ont pu déclencher la hargne des accusateurs. Et, subsidiairement, si ces idées sont raisonnables et pourquoi elles ont été jugées déraisonnables par des acteurs présumés raisonnables. »
Puis, un peu plus loin: « Je m'engage pour ma part à répondre en toute transparence - ce qui n'est pas facile face à des accusations touchant au sectarisme, à la débilité mentale, à la perversion, à la pédophilie, et j'en passe. Engagez-vous de votre côté à essayer de vous défaire des idées préconçues que les médias ont pu glisser dans vos neurones, et nous aurons des chances de démêler cet imbroglio... »

http://www.gcburger.com/home/home-1/qu-est-ce-que-l-instincto-/l-auteur

 

Alain Bagnoud