L’été avant de partir pour la ville, sous la chaleur de juillet et d’août, dans la cuisine, dans ma chambre étroite peinte en vert et dans les vignes au-dessus de la plaine du Rhône. Je coupais les sommets à la cisaille, installais les jets d’eau pour l’arrosage, désherbais, sulfatais avec mon père avant que le vent ne se lève dans la fraîcheur du tout petit matin, le bruit du moteur à deux temps de la pompe et le poids des tuyaux à dérouler. J’étais impatient, pris dans toute cette lenteur de la campagne.
Puis cette université où je n’avais pas ma place. Ma détermination à ne pas renoncer, à me faire accepter dans ce que j’avais pris de loin pour une auberge accueillante qui marquait la fin du désert.
En fait, c’était une citadelle d’un abord hostile. Des processus d’intégration coûteux m’attendaient avant d’en obtenir la citoyenneté. Celle-ci m’était indispensable. Elle me donnerait accès à un pays nouveau, fertile et prospère, où je pourrais m’installer ensuite, dans des conditions meilleures que celles que mon père et mon grand-père avaient jamais eues, meilleures que celles qu’ils avaient espérées pour moi…
Quand leur image m’arrivait, dans les salles de l’uni. Elle dans la cuisine. Lui sur une de ces vignes en pente coupées par des murs de pierre sèche qui surmontaient la plaine du Rhône, courbé sur les ceps pour gagner notre vie et payer mes études. A chaque fois, une vague de culpabilité me suffoquait, que je tentais vite de refouler. Je lui revaudrais ça plus tard. Je ferais quelque chose dont il serait fier. Un livre, un disque, une chanson qui aurait du succès. Qui justifierait dans le village l’investissement qu’il avait mis en moi.
Au retour. Lieux proches que je connaissais. Les villages dont Ramuz par exemple s’était inspiré, qui existaient à quelques kilomètres de chez moi, que je connaissais bien. Mais dans ses romans, ils devenaient irréels, s’éloignaient de leur contingence fatigante.
Il s’y passait des événements agencés qui ne se coordonnaient pas ainsi dans le quotidien et leur langue n’avait rien à voir avec celle qui y était parlée, je le voyais bien, ni par celle qui avait été parlée par mon grand-père. C’était une parole inventée, personnelle, reconstruite qui, même si elle prétendait mimer le réel, allait en fait contre lui.
Le petit chemin en terre qui descend dans le village. Les rigoles creusées en oblique, deux petits rondins écartés par des planchettes, entre lesquels l’eau de pluie est amenée vers des bouches d’écoulement pour l’empêcher de raviner quand elle dévale. La vieille étable à la toute petite porte sous l’étage du foin avec, devant, une fumassière vide. La porte rectangulaire et coulissante faite de planches grossièrement assemblées. C’est le garage du Basco de mon père, un tracteur agricole très lent et très puissant aux allures de petit camion, qui se conduit sans permis. Les parterres de chrysanthèmes devant la haute maison du gros Prosper, le voisin.
Ils sont dans la cuisine aux catelles brunes. Elle debout, appuyée contre l’évier. Lui massif et ruminant, assis à table devant un morceau de pain et de fromage, juste arrivé de la vigne. Ils ont des sourires pour me souhaiter la bienvenue, l’air surpris comme s’ils ne s’attendaient pas du tout à me voir.
Genève est dans un autre univers. C’est une grande ville protestante, cosmopolite, avec des organisations internationales dont les directeurs passent à la télé, des femmes au gouvernement, des oppositions violentes et tranchées, des factions politiques disparates de l’extrême-droite à l’extrême-gauche.
Le samedi, je travaille dans les vignes. Un moyen de me faire un peu d’argent et aussi d’atténuer ma culpabilité sociale.
Ces jours où je travaille la terre, on ne me rétribue pas pour rien faire. Je me surmène pour compenser ma fainéantise universitaire par la sueur du week-end.
Car même quand je passe mes journées à la bibliothèque universitaire sans lever la tête (ce qui est tout de même assez rare), plongé dans des bibliographies ou des travaux à rédiger, dissertations ou essais liés à un séminaire, il me semble que je profite en paresseux des prêts cantonaux, des bourses d’étude et de l’argent que m’avance mon père.
Alors, les samedis et pendant les vacances, je taille, désherbe, ébourgeonne, sulfate. Penché sur le sol, poussant mon rythme de travail le plus possible. Satisfait d’être éreinté et moulu, comme si je rééquilibrais ainsi un peu ma balance gravement déficitaire.
Ils sont un peu inquiets quand ils m’interrogent sur l’uni, comme on l’est devant l’inconnu dont on ne pourra jamais se faire une idée précise. Ils m’imaginent errant dans un système administratif complexe aux exigences illimitées, avec des quantités de choses à apprendre par cœur, à restituer exactement, en des sortes d’examens comme les quizz télévisés dans lesquels on pose à des candidats blêmes derrière leurs lutrins rutilants des questions précises et tordues sur des domaines vastes et spécialisés.
Je ne pouvais pas leur dire mes difficultés d’intégration. Leur expliquer le prix à payer quand on pénètre dans un milieu qui n’est pas le sien. Le poids d’angoisse en crainte de mal faire, en sentiment d’inadéquation, ce que ça induit de se retrouver sans repères ni codes, posant ses pieds comme sur les pierres d’un torrent dont n’importe laquelle peut se retourner.
Peut-être qu’ils auraient compris. Ils étaient loin d’être des imbéciles et ils avaient plus que d’autres le sens des différences sociales. Mais ils auraient senti que leur devoir était de me répondre par un peu de morale. De dire que c’était à moi de m’adapter. Faire des efforts, bien se comporter, me tenir à ma place. Passer inaperçu. Etre gentil, poli, ne pas essayer de frayer avec des gens du grand monde. Et puis bien travailler ! Bien étudier, faire ses devoirs ! Et surtout supporter, supporter. C’est bientôt fini, encore deux années et tu reviendras chez nous.
Mon accent changeait dans cette cuisine, mon vocabulaire aussi. Je traînais sur les premières syllabes, relevais la fin de mes phrases avant qu’elles ne retombent presque d’une octave sur le dernier son. Mes formules étaient moins complexes, avec des expressions que je fuyais comme la peste à Genève.
Sentiments doubles. Comme si, en retrouvant le langage de ma région, je glissais avec complaisance au bas d’une échelle que j’avais pris beaucoup de peine à grimper, si je retombais sur un sol meuble, boueux, lourd.
Une régression. Une retrouvaille ambiguë des mots et des expressions de mon enfance. Elle donnait en même temps des plaisirs d’effusion satisfaits et nostalgiques. Je retournais dans une caverne sombre, vaste, profonde, aux échos qui se répercutaient, où on trouvait des vérités un peu jaunies, du sens obsolète, un monde enfoui et la promesse aujourd’hui détrompée d’un bonheur qui aurait dû venir, qui semblait jadis nécessairement compris dans les développements ultérieurs du temps et que le temps avait démenti, qu’il avait remplacé par les froides réalités d’un monde plus clair, plus lisible, plus structuré, plus cruel, plus féroce, mais plus vaste aussi, plus complexe, aux possibilités nombreuses quoiqu’infiniment difficiles à saisir.
Je rapportais des idées, une autre vision de la vie. J’étais convaincu. Je voulais partager.
Mes parents semblaient tout prêts à être d’accord avec moi, ils me fixaient avec le regard un peu en-dessous, ils attendaient, ils ne contestaient rien. Mais quelque chose irradiait de je ne savais où, des murs, des meubles, des casseroles. Une influence invisible qui émoussait mes paroles, en limait le tranchant, les empêchait de porter, atténuait leur sens et les affaiblissait. Une force invisible régnait là, qui me cernait, m’encerclait, réduisait mes positions, anéantissait mes raisons.
J’aurais pu prêcher pendant des heures si j’avais voulu, sans jamais être contredit. Rien n’aurait changé quand je me serais tu. Cette puissance plus forte que moi et très ancienne sourdait de partout, comme un gaz que des coups de rapière ne peuvent pas pourfendre. L’âme de la cuisine.
Alain Bagnoud