Comme un bois flottant sur une baie venteuse

 

 

 

Ce que c’était, à cette époque, dans un village entouré de vignes, à quinze ans, d’entendre la guitare de cet Irlandais… 1973. 1974. Dans des cassettes enregistrées pour moi par un ami sur lesquelles étaient inscrites au feutre indélébile les initiales R.G., il y avait tout ce qui pouvait me frapper brutalement : de l’énergie extrême, de la révolte, de la fureur, du désespoir. Un appel à descendre en soi, quelque chose qui cisaillait, qui voulait la rupture, donnait la certitude que ce monde n’était rien, même pas à conquérir, que ce qui importait n’était pas de réussir mais d’être quelque part avec du noir autour, un halo autour de soi, dans le mince filet de lumière et les cris déchirants à l’intérieur, qu’on pouvait les faire sortir. Et ça pouvait être beau, rageur, désespéré. Ça venait d’un passé transformé, électrisé à travers Leadbelly, Freddie King, Albert King, Buddy Guy, John Lee Hooker, Muddy Waters. Ça remontait à plus loin encore. William Harris par exemple, en 1928. Well, did you ever wake up, chantait William Harris en 1928, with them bullfrogs on your mind… William Harris dont on ne sait rien sinon qu’il a enregistré neuf blues. William Harris qu’on a catégorisé à cause de son jeu d’accompagnement rythmique comme un produit du delta du Mississippi, bien qu’il soit peut-être de l’Alabama. Le lieu de son premier enregistrement est Birmingham en Alabama, le 18 juillet 1927. A cette époque, il semble que William Harris jouait avec F.S. Wolcott’s Rabbit Foot Minstrels. J’ai pris ces renseignements sur le web. Je ne connais rien de F.S. Wolcott’s Rabbit Foot Minstrels. Je ne connais rien d’autre de William Harris, sinon que son deuxième et dernier enregistrement date d’octobre 1928 à Richmond, Indiana. Parmi les morceaux, il y a Bullfrog Blues, repris avec fureur par Rory Gallagher en 1972 dans l’album Live in Europe, que j’écoutais au milieu des vignes, en 1973, 1974. Bullfrog Blues : Get yourself one helluva shot of rhythm 'n' blues.
Rory Gallagher, né 2 mars 1948 à Ballyshannon en Irlande, mort le 14 juin 1995 à Londres, Angleterre, à quarante-sept ans, après une transplantation du foie et les complications qui ont suivi.
Ce que c’est de mettre toute sa vie dans une guitare. Quand c’est elle qui doit exprimer vos peurs, vos doutes, vos vertiges, votre solitude, vos idées noires. Quand c’est elle qui peut vous mettre en transe dans les moments où c’est possible, où ça passe à travers vous. Quand c’est elle qui est l’interface entre vous, ce que vous êtes, et le monde. Le monde, c’est cette salle au bout des corridors sordides et des escaliers sans luxe, enfilade, angles, coudes, jusqu’au jaillissement dans la lumière, avec ces musiciens qui attendent, ce bassiste qui est derrière vous depuis des années. Il vous connaît tellement bien qu’il n’a besoin d’aucun signe pour comprendre votre âme, et le rythme que vous voulez imprimer à un morceau, et dans quel état vous allez le jouer. Il ne vous quitte pas des yeux une seconde. On l’a vu à Montreux, au Festival de Nyon où on se battait pour être tout devant, on le voit dans de multiples vidéos. Ce bassiste qui boit avec vous dans les bars des hôtels quand aucun concert n’est prévu ce jour-là. Il y a une relâche dans la tournée, et les heures passent sur les tabourets avec en face les miroirs, les bouteilles. De temps à autre on joue au billard s’il y en a un, puis on reprend une consommation, dans les hôtels d’Angleterre, d’Allemagne, de Hollande, de France, de Grèce, dans les Etats les plus improbables des Etats-Unis où des rednecks vous cherchent parce que vous avez les cheveux longs, qu’on est dans les années 70, et que vous représentez pour eux la jeunesse, l’électricité, le blues, ce blues des nègres — et il y a ce jour où le batteur du moment est obligé de briser une queue de billard sur un cowboy pour vous permettre de quitter le bar dans le moment de surprise qui suit, juste avant que les bouseux ne se ruent sur vous avec leurs gros poings de cul-terreux, leurs gros biceps cultivés à force de terrasser des taureaux et de soulever des Bibles, pour vous casser les doigts. Ce bassiste qui est Irlandais aussi. Vous l’avez invité pour un disque. Vous l’avez rappelé ensuite pour savoir s’il était intéressé à faire quelques gigs. Il est resté plus de vingt ans, un peu derrière, sur votre gauche, légèrement en retrait, à côté des batteurs qui changeaient et des claviers ou des harmonicas qui faisaient leur apparition pendant une tournée ou deux. Il ne vous a abandonné que tout à la fin, quand l’alcool commençait à avoir raison de vous, que vous vous bourriez de tranquillisants et d’antidépresseurs, que votre foie était foutu. Vous aviez peur de monter sur scène, votre voix était devenue pâteuse, hésitante, trébuchante. Les harmoniques avaient disparu. Vous faisiez toujours plus de bruit et toujours moins de musique. La difficulté était là, la peur de jouer, cette angoisse de perdre ses moyens, les mains qui répondent moins. Les erreurs. Les terreurs. Et ces amis, sur la route aussi, dans un autre pays, dans une autre tournée, qui essayaient de vous rassurer. Ils vous téléphonaient de Belgique, d’Angleterre ou d’ailleurs. You can do this, you’ve done it before. You’ve got the wherewithal, you’re a great player, you’re a great singer — what do musicians do ? Musicians make music, so stand up and make music. Et vous l’avez fait encore, malgré le foie foutu, l’alcool, les antidépresseurs, les tremblements. Et vous vous êtes rendu compte que les gens venaient parce qu’ils vous aimaient, qu’ils aimaient qui vous aviez été. Ils se souciaient peu des mauvaises notes jouées, des riffs ratés, et du fait que vous utilisiez vos réflexes, que vous n’inventiez plus rien, que vous alliez chercher dans la mémoire de vos gestes des phrases musicales habiles dont les effets avaient porté jadis. Ils ne se souciaient pas que vous soyez bouffi, enflé, que vous ne puissiez presque plus bouger sur scène, que vos rares mouvements éléphantesques soient pathétiques parce qu’ils mimaient cette énergie que vous aviez dix, quinze ans plus tôt, cette énergie que vous sentiez toujours dans la Stratocaster mais qui ne pouvait plus s’exprimer.
Il y a eu un nouveau bassiste. Le fidèle avait lâché prise. Lui-même buvait trop mais ce n’était rien à côté du sentiment de désastre qu’il éprouvait en vous voyant, têtu comme un Irlandais, continuer malgré le désespoir de votre jeune frère qui était aussi votre manager, qui essayait de vous faire baisser les liquides et les pilules. Un médecin complaisant vous en prescrivait tant que vous vouliez. Pour dormir, pour vous calmer. Parce que vous étiez aussi hypocondriaque et que vous traitiez ça avec la chimie, ce qui, mêlé à l’alcool, n’est pas exactement sain. Et le nouveau bassiste était obligé, pour stimuler la foule, de claquer dans ses mains en les agitant bien haut. Le public allemand réagissait, suivait docilement. Il était venu voir un mythe vivant, un guitar hero des seventies, il voulait être transporté, par la Fender, l’énergie, ou ses souvenirs. On était en 1994, vous alliez mourir dans quelques mois, mais il y avait encore ces concerts à honorer.
Jusqu’à celui de Hollande où vous êtes sérieusement malade. Le public est hostile. Vous l’insultez. Vous, le réservé, le timide, qui poussez le respect jusqu’au scrupule. Il est hostile parce que vous l’insultez, ou alors vous l’insultez parce qu’il est hostile. Je ne sais pas. Des spectateurs témoignent sur le net. Des personnes ont assisté au concert et ne comprennent pas. Ils vous avaient vus quand vous aviez tous vos moyens. Ils préfèrent oublier ce concert-là, cette vision de vous entrant sur scène avec un énorme retard, soutenu, poussé par des roadies. Le public a trouvé votre jeu de guitare inepte. On vous a jeté des objets. C’est la dernière fois que vous êtes en concert et qu’on voit votre Stratocaster sur une scène.
Un véritable symbole. Achetée en 1963, fabriquée en 1961 (sunburst Fender Strat numéro de série 64351). Acquise d’occasion pour cent livres chez Crowley’s Music Centre à Cork. Probablement la première Fender Stratocaster à avoir pénétré en Irlande. Volée quelques mois après son acquisition, en 63, retrouvée deux semaines plus tard, éraflée, sous la pluie, la peinture bousillée, le vernis écaillé. Mais il y avait aussi sur scène, à côté de la Stratocaster, une guitare Burns Bison speciale bottleneck (Marquee club juillet 1967), une guitare Fender Telecaster de 1967, une dobro, des guitares sèches, des harmonicas, des banjos, des mandolines, un saxophone, des amplificateurs Marshall et Fender… Pourtant, seule la Stratocaster figure sur la pochette d’un des disques. La marque Fender en a fabriqué une réplique, appelée Fender Rory Gallagher relic strat, initialement produite à 40 exemplaires à la fin des années 90 et rééditée suite à une forte demande. On peut l’acheter pour 2990 euros. La publicité dit : Gros soucis du détail du team Fender Custom Shop pour cette Strat Ultra Relic, usée jusqu’à l’os, dont la moindre imperfection a été reproduite, ce qui fait tout son charme.
Tout son charme. Rory Gallagher, seul avec sa Fender, ses autres guitares, ses harmonicas, ses banjos, ses mandolines, ses harmonicas. Reclus chez lui ou dans des chambres d’hôtel. Les tournées interminables, les longs concerts, les heures à trouver des riffs. Sinon rien. L’attente du prochain spectacle, du prochain avion, du prochain hôtel. L’humilité, le désir de jouer, le besoin, la peur. Pas de femme, pas d’enfant, pas de filles dans la loge, de groupies baisées après les concerts ou dans les boîtes de nuit. Pourtant, on pourrait. Et frimer dans les night-clubs ou les restaurants de luxe. Et faire des scandales. Et passer dans la presse de boulevard. C’est une star à cette époque, en 71, 74, un guitar héro. Il est beau, il ressemble à un ange, il a des cheveux magnifiques. En 1972, son album Live In Europe est disque de platine en Angleterre et deuxième au US chart album. Il est musicien de l’année dans le magazine Melody Maker devant Eric Clapton et Jimmy Page. Les minettes irlandaises se bousculent devant la scène. Il chante les yeux fermés. Il joue de la guitare. Il a une voix rauque, il semble perdu sur scène, ou en transe quand la guitare le traverse, quand il n’est plus que l’instrument de sa guitare.
En 1973, les Rolling Stones le contactent pour remplacer Mick Taylor. En 1975, David Coverdale lui demande de rejoindre Deep Purple quand Ritchie Blackmore forme Rainbow. Mais Rory Gallagher est fait pour être tout seul. Sur scène, dans l’angoisse, le désir, le blues, la lumière, avec sa Fender comme protection. Guitariste, pas idole. Sans arrogance. Sans assurance. Avec la peur.
A la fin des années 70, un journaliste du magazine français Rock’n’folk le voit trembler. Ils sont dans une voiture, ils parlent. Est-ce que vous préférez la scène ou le studio ? Ce genre de questions. Expliquez-nous vos enregistrements avec Muddy Waters sur les London Sessions, votre travail avec Jerry Lee Lewis sur le double album qu’il a enregistré en Angleterre, ou avec Albert King sur son disque Live in Montreux. Les mains de Rory Gallagher tremblent. Merde, écrit le journaliste, je suis tombé sur un putain de loser. Trembler. Avoir peur des questions. Avoir trop bu.
Il a grossi le son après 78 : moins de blues, plus de hard rock. C’est là où allaient les guitares, à l’époque. Dans les années 80, il reste un temps interminable en studio, des mois à raffiner, refaire. Mais c’est inutile. Le moment de grâce est fini, et lui aussi. Les années passent. Il y a un grand entretien dans la presse spécialisée américaine. Les années 80 n’ont pas été très bonnes pour moi, dit-il. Il parle de son retour au blues. J’espère beaucoup des années 90. Il espère beaucoup de cette interview aussi. Le journaliste le présente en début d’article : Rory Gallagher, des années 70, arrive avec sa chemise carrelée et ses cheveux longs. Ce jour-là, proteste-t-il, je n’avais pas de chemise carrelée.
Années 90. En 1994, il lui faut une transplantation de foie en urgence. Six mois d’attente et d’angoisse. Un donneur est enfin disponible. Opération. Complications post-opératoires. Le 14 juin 1995, Rory Gallagher meurt au Kings College Hospital, à Londres. C’est son frère le manager qui hérite de la Fender. Elle est encore chez lui. Johnny Marr, le guitariste et compositeur de The Smiths, fait une oraison funèbre : « There was a romance about everything he did. Music and the life of a musician was his salvation. What it was his salvation from, you never really got to the bottom of. »

 

"The blues is bad for your health. It’s as simple as that. Look at the list, Jimmy Reed was epileptic, Howlin' Wolf ended up on a kidney machine, most of all the other big names were alcoholics. Muddy Waters was one of the few guys that got that under control. People like Skip James never could. And when Howlin' was on dialysis and he stopped drinking, it affected his performance, strangely enough. So drink and the blues are closely linked, one feed off the other. It goes with the territory."
Rory Gallagher

 

Alain Bagnoud