Aujourd'hui

 

 

Les mots sont les passants mystérieux de l’âme.
Victor Hugo

Ce mot de trois syllabes condense en un seul souffle le trio passé, présent, avenir.
Phonétiquement qu’est-il ? En d’autres termes, qu’est-ce qu’on entend, au sens propre, acoustique ? Et : qu’est-ce qu’on ressent, qu’est-ce qu’on sent quand on l’articule ? C’est un être sonore merveilleux : ses voyelles d’abord s’assombrissent, puis du « u » clair se terminent par un « i », la plus aiguë des voyelles.
« au » est l’une des voyelles les plus sombres, dépassée en obscurité par le seul « ou », précisément. De « au » à « ou », on descend, on s’enténèbre, et ce d’autant plus que le son « j » remplit la bouche de sa pâte épaisse.
Mallarmé, dans une page célèbre, dénonce la « perversité » qui fait que, phonétiquement, « nuit » est clair, « jour » obscur.
Dans « aujourd’hui », « jour » remplit sa fonction d’obscurcissement, sans qu’on ait le temps d’y faire attention.
Et voici la merveille : au détour de ce chemin obscur, confus, le mystérieux « passant » hugolien est comme étourdi d’un choc lumineux, le « d’hui », qui s’entend comme s’il s’écrivait : « dui ».
Autrement dit : on est descendu au plus bas, au plus clos, au plus sourd des sons du français, et on remonte en une diphtongue, au plus clair, au plus haut, au plus ouvert, aussi. Et le « d » y est pour beaucoup, frappe claire en opposition déclarée à l’incertain chuintement du « j ».
Pour Mallarmé seule la combinaison des mots en un vers se comportant comme un unique et nouveau mot, peut réparer le « défaut des langues ».
Mais il arrive que la langue elle-même s’en charge, et c’est me semble-t-il le cas dans « aujourd’hui ».
En le prononçant, on commence par glisser dans un étroit et sombre entonnoir ; puis c’est un court défilé de crépuscule d’où soudain on est aspiré par un cône aigu de lumière, symétrique inverse du mortel entonnoir – comme dans La divine Comédie.
Ce que ce mot me semble nous faire éprouver physiquement, c’est que du passé qui essaie de nous engloutir et de la confusion qu’est le présent, on subit l’éblouissement d’un avenir impossible à regarder fixement, impossible à fixer. On peut se réjouir de ce que « aujourd’hui » nous fasse vivre en l’expirant les aspects opposés de l’existence et les allie.
Aujourd’hui est maltraité par des puristes, qui dénoncent en lui un pléonasme. En effet, il dit au/jour de…/ ce jour. Tandis que l’italien oggi, l’espagnol hoy, signifient sobrement en ce jour. De fait, les deux combinent eux aussi un « o » à un « i ». L’accent tonique est mis non sur le « i », comme en français, mais sur le « o ». Cependant, il ne faut pas croire que le sombre et le fermé soient ainsi privilégiés, car les « o », tant espagnol qu’italien, sont ouverts et n’ont rien de l’assombrissant « au » français. Cela rend le « i » moins lumineux, en tempérant le contraste avec la voyelle qui précède.
Dans ces deux langues, le mot est plus léger et moins volumineux. Oggi et hoy semblent gais – pour autant que quelque chose d’espagnol puisse l’être. Ils sont trop rapides, à mon goût : je les soupçonne d’éluder la gravité, l’incertitude du passage passé-avenir, la faille de l’entre-deux ; surtout l’espagnol, qui s’en tire par la pirouette d’une diphtongue, comme si la chose allait de soi — et passe comme chat sur braise. C’est l’élégance du torero esquivant avec une prestesse de félin la charge foudroyante de la mort cornue au front bas.
On hurle Ollé-ollé !!! la bouche grande ouverte, à « gorge déployée » ; mais dès que l’impression d’éternité et l’enchantement s’évanouiront, Hoy vous serrera la gorge et scellera les lèvres. La gueule de bois après l’ivresse.
Essayez devant un miroir, essayez donc, rien que pour voir. Dites aujourd’hui, oggi, et puis hoy. Regardez bien, écoutez bien.
Vous serez surpris de découvrir que prononcer les trois combinaisons sonores donne à votre visage entier des formes différentes les unes des autres, que votre voix a d’autres tons et d’autres timbres, qui vous mettent dans d’autres humeurs et vous modèlent d’autres masques. On croit que ces trois mots ont le même sens, mais on a tort.
C’est qu’il y a plusieurs sens de sens ; s’agissant du temps vécu et de la parole incarnée je préfère aux traités des linguistes une phrase de Claudel : « Le temps est le sens de la vie (sens : comme on dit le sens d’un cours d’eau, le sens d’une phrase, le sens d’une étoffe, le sens de l’odorat) » — et un vers de Hugo : Les mots trouvent le sens comme l’eau le niveau.

 

Philippe Renaud