Aujourd'hui

 

Dead Man

 

Aujourd’hui est un mobile en cours. Hier est acquis, c’est la voiture de queue qu’on imagine immobile, soit par rapport à Aujourd’hui puisqu’elle y est attachée, soit loin derrière sur le rail en amont, comme abandonnée.

Demain n’est pas acquis, c’est la locomotive sur les rails qui pourrait n’advenir jamais, bien que le mouvement soit prouvé par lui-même. On fait avec et ça marche depuis les rennes sur les parois, seul change la mécanique qui tire le convoi.

Nous considérons donc Aujourd’hui comme un wagon coincé entre locomotive et voiture de queue, les passagers avancent sans en avoir l’impression. Sur la photographie, William Blake est comme dans un hall de gare alors que dehors le paysage défile sans discontinuer.

Le problème est que ni hier ni demain n’est immédiatement accessible au regard des passagers qui ne voient que latéralement. On est contraint d’impliquer ce latéral – le paysage, les parois du tunnel, les vaches qui regardent le train – dans Aujourd’hui qui du coup relève du percevant et du perçu : du paysage on peut voir le train, en fait le wagon, comme du train, idem, on perçoit le paysage, par exemple.
C’est insoutenable.

Il faudrait donc fondre l’intérieur du wagon et ce qu’il traverse en un seul topos, le lieu étant la seule représentation possible du temps, par comparaison ou métaphore.
On abattrait alors les parois dudit et mettrait, c’est le mot, les passagers à l’air. Le problème est que ce faisant on ne pourrait éliminer la plate-forme sur laquelle se trouvent ces derniers sous peine de les porter sur les rails, sur le ballast, et de les immobiliser dans un non-lieu temporel qui n’aurait plus de rapport avec Aujourd’hui et de les livrer au wagon de queue qui, c’est sûr, en ferait de la bouillie.

L’opération inverse — abattre les parois du paysage, de la réalité extérieure aux passagers du wagon — impliquerait que celles-ci, les parois, soient rabattues à l’intérieur de celui-là, le wagon. On risquerait alors de se trouver dans un ni lieu ni temps tel qu’imagé par Jarmusch dans Dead Man. Cette difficulté est cependant riche d’enseignements puisqu’il apparaît que les parois du wagon sont aussi celles du paysage, du réel, perçu par les passagers et qu’elles ont ainsi deux côtés. La profondeur, l’épaisseur, n’est pas prise en compte par souci de simplification.

Tout bien considéré, le mieux serait de réduire ces parois à l’état gazeux et de les inclure ainsi dans les deux espaces-temps, le mot est lâché. Cette opération nous offrirait le spectacle d’un vecteur se déplaçant à une vitesse inconnue sur une ligne dont on ne sait rien, si ce n’est que c’est Aujourd’hui.
Les plus doués y trouveront le sens de la vie.

N.B. Afin de faciliter la compréhension de cette brève mise en scène, la Cause première – formelle et matérielle – est abandonnée à soi-même, au plus haut des cieux.

 

Jean-Jacques Bonvin