Les titres

 

 

 

Mais pas de mémorial pour qui désavoue son parcours
L.-R. des Forêts, Les Mégères de la mer

 

Glaise, limon de la Création, fossiles, fougères prisonnières de l’ambre, battues, brisées, traque des empreintes de bêtes légères dans la boue du chemin, pattes d’oiseaux marins avant la vague.

« Il dit, depuis longtemps, il a renoncé à écrire et à dessiner. À quoi bon déposer ces traces, transformer la mémoire en mémoires ? Les temps se déposent en lui sans le fracas du chroniqueur des jours pesants, il est devenu l’arpenteur cheminant en quête des petites formes. Il dénonce pour toujours l’illustration. » Il s’épuise néanmoins à décrypter, à lire les urbains. Pierre de touche et touchau, cartes topographiques, balisages, amers, traces d’obus, flaques ensanglantées, chlorose des façades, poteaux télégraphiques, calvaires baroques où retentissent les sept paroles du Christ, asphaltes amollis, drapeaux, chromosomes, empreintes de chaussures dans la boue séchée des terrains vagues.
Il se perd dans la ville inconnue où chantent les cigales, recherche les traces du frère disparu, retrouve le petit printemps insolent entrant par les fenêtres, éclairant les verres de vin et pâlissant les bougies au petit matin de la veillée, imagine le creux du corps sur le matelas. Mais point de vestiges dans le sol chamboulé de la drôle de maison penchée où l’on titubait, et chaque cliché le désespère ("Hélas, ils sont partis ! Douce et navrante plainte. Juste ? Non. Que je m’oublie mille fois plutôt que de les oublier ! Et, cependant, quoi qu’il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent, sont déjà moins sensibles ; certains traits du visage sont, non pas effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l’eau sans mémoire ; de sentir qu’à la longue on perd du trésor de douleur qu’on espérait garder toujours ! Rendez-la-moi, je vous prie ; j’y tiens trop à cette riche source de larmes…").

« L’anecdotique ! Pour y échapper, il lui fallut le nombre, plonger dans la série, arracher à l’unique, abolir la description, archiver la vision en détails. Maintenant, l’œil accoutumé aux pénombres distingue les silences du monde ; il trace du doigt seize paragraphes sur les miroirs sans tain des express de nuit. » Narrer pourtant : chroniques, rubrica, parchemins, gigantesques signes tracés au désert du Nouveau Mexique, cartouches, écrits sur le sable avant la marée, tablettes d’argile, bisons d’Altamira, calligraphie japonaise, palimpseste, enluminures, le linge de sainte Véronique, hiéroglyphes, frises de Teotihuacan, cunéiformes des portes de chapelles.
Puis les tatouages s’effaçant point par point.

 

Photographies  : Alan Humerose
Texte : Pascal Antonietti